Joyce le Yesman
joyce le yesmanMolly Bloom (Ulysse, James Joyce) par Pacôme ThiellementPhotos, Louie Correia pour Radio Bloomsday, NYC.« Oui j’ai dit oui je veux bien Oui. » Tout le monde sait que Oui veut dire Non. Tout le monde sait que personne n’a jamais été en bons termes avec cette chienne de vie, qui nous rend méchants et amers. Tout le monde sait que personne n’a jamais été d’accord avec rien. Sauf peut-être deux personnes : Molly Bloom et son auteur, James Joyce, qui publie le 2 février 1922 son pavé de chair et de chinoiseries appelé Ulysse par un Oui aussi grandiose qu’équivoque. Qu’est-ce que c’est que ce Oui ? Est-ce le Oui de la joie acceptante, lyrique, dionysiaque ? Le Oui de la danse, du jeu et du soleil ? Ou est-ce le Oui grisâtre, sinistre, de la résignation au malheur ? Tout le monde sait que personne n’a jamais été dupe de rien. Tout le monde sait que personne n’a jamais aimé personne dans cette vallée de larmes. Il n’empêche : le Oui de Joyce est un des plus beaux Oui de l’Histoire de l’Art, il rejoint le Yes de Yoko Ono (au plafond, à lire avec une loupe, après avoir grimpé un escabeau) qui conquit John Lennon lors de l’exposition à l’Indica Gallery le 9 novembre 1966 – mais signa la séparation des Beatles. En disant Oui à une femme, l’homme dit Non au reste. Dire Oui à Ulysse vous oblige à analyser, à enregistrer, à scruter et étudier ce que vous avez accepté comme ce que vous avez refusé dans votre vie. Lire Ulysse vous apprend à comprendre ce qui détermine et conditionne celle-ci. À chaque lecture d’Ulysse, c’est toute la vie humaine – déchets, hasards, désillusions – qui nous apparaît comme préférable à la plus enivrante des rêveries. Mieux : la vie, dans sa totalité, nous apparaît comme un gigantesque appareil critique et exégétique des mythes, des légendes et des contes. Ce qui était faux dans les illusions de la sensibilité humaine à l’échelle de l’Histoire apparaît désormais comme faux. Ulysse raconte la façon dont la vie humaine vérifie la vérité de ce qu’elle a intégré précédemment et évalue la pertinence des récits anciens. La vie, c’est la « mise à l’épreuve » de l’art. Ulysse, c’est A Day in the Life. C’est un jour (16 juin 1904) dans la vie de Stephen Dedalus, Leopold Bloom, Molly Bloom. Ulysse, c’est le jour où Stephen Dedalus, qui est revenu à Dublin enterrer sa mère et ne sait pas quoi faire de sa vie, rencontre Leopold Bloom, qui à enterré un ami, s’est fait cocufier par son épouse dans l’après-midi, s’est disputé au bar, s’est masturbé sur la plage, a traversé mille et une métamorphoses, et finalement décide de loger le jeune homme, rencontré au bordel, chez lui. Ulysse, c’est la manière dont la journée ordinaire de gens ordinaires récapitule le mythe. C’est le récit épique d’un nobody qui vit dans le moindre de ses jours une Odyssée comparable à celle d’Ulysse. Ulysse est Leopold ; Télémaque, Stephen ; et Pénélope, c’est Molly Bloom. Dans une lettre à Franck Budgen, datée du 16 août 1921, James Joyce écrit : « Il y a huit phrases dans l’épisode, qui commence et se termine par le mot femelle yes. Il tourne, comme l’énorme globe terrestre, lentement, sûrement et également, en un perpétuel tourbillon. Ses quatre points cardinaux sont les seins, le cul, le ventre et le con des femmes, exprimés par les mots because, bottom, woman, yes. Bien que sans doute plus obscène qu’aucun des épisodes précédents, il me semble que Pénélope est une femme parfaitement saine, complète, amorale, amendable, fertilisable, déloyale, engageante, astucieuse, bornée, prudente, indifférente. » Bloom, c’est : l’épanouissement de la fleur. Comme surnom, dans la même journée, pour ses lettres licencieuses et adultérines, Leopold utilise le nom « Henry Fleury ». (« LaFleur » est également le surnom de Sawyer, dans Lost, deux épisodes après une scène où un autre personnage, Ben, lit Ulysse dans l’avion qui le ramène sur l’île). Mais la fleur d’Ulysse, est-ce vraiment Leopold, le mari ? N’est-ce pas plutôt Molly, la femme, que Leopold surnomme « ma fleur sauvage » ? Molly déteste la politique, le nationalisme, elle craint le tonnerre, désapprouve la brutalité et pense que son mari sait beaucoup de choses. Molly, c’est le Cosmos, Gaïa, la Terre-Mère, fécondatrice et joueuse, incertaine et éternelle. Molly, c’est l’incarnation de l’amour taré que Joyce portait à sa femme Nora (qu’il appelait « ma splendide fleur sauvage des haies, ma fleur bleu nuit inondée de pluie ») et pour qui il écrivit ce livre qu’elle ne lut jamais. Le jour de Bloom, le 16 juin 1904, c’est le jour où James rencontre Nora, et, dans ses lettres, il lui écrit de façon détaillée qu’il l’aime jusqu’à sa manière de péter : « À chaque coup de queue que je te donnais ta langue impudique jaillissait d’entre tes lèvres et si je t’en donnais un coup plus fort plus profond que d’habitude des pets bien gras bien sales sortaient en crachotant de ton derrière. Tu avais un cul plein de pets cette nuit-là, chérie, et je te les sortais en te foutant, des bons gros copains bien gras, des longs venteux, des petits craquants gai rapide et tout un tas de petits minuscules polissons de pets qui se terminaient en une coulée jaillissant de ton trou. C’est merveilleux de foutre une femme qui a des pets quand chaque coup de queue les fait sortir un par un. Je crois que je reconnaîtrais n’importe où un pet de Nora. Je crois que je pourrais repérer le sien dans une salle pleine de femmes péteuses. C’est un bruit plutôt fillette pas le pet mouillé lâche que j’imagine chez les femmes grasses. Il est soudain et sec et sale comme celui qu’une petite fille effrontée décocherait la même nuit pour rire dans un dortoir. J’espère que Nora me décochera sans fin ses pets dans la face pour que je puisse aussi connaître leur parfum. » C’est tellement beau et fou qu’on se demande s’il y a jamais eu une autre façon d’aimer. Mais surtout Molly, c’est le premier personnage féminin à parler depuis elle-même comme même aucune femme ne s’est écrit jusqu’alors : sans fards, sans limites, sans faux espoirs. Lorsque les irlandais fêtent le Bloomsday (où encore, en 2010, la vieille et digne Fionnula Flanagan, l’extraordinaire Eloise Hawking de Lost, joua le monologue de Molly), ils ne fêtent ni Leopold ni Stephen ni James ni Nora : ils fêtent la parole féminine libérée de Molly qui vient dire la vérité sur ces imbéciles d’hommes. Et ces imbéciles de femmes par la même occasion. La réalité est triste, parce que nous nous illusionnons sur elle. La réalité est sous le signe du malheur parce que nous ne faisons pas corps avec nous-mêmes, parce que nous ne sommes pas là où nous devrions être. Ulysse est un livre drôle parce qu’il ne cesse de nous dire la vérité sur nos illusions, nos fantasmes, notre grande bêtise. Et celle qui dit le plus de vérités sur ces imbéciles d’humains, c’est Molly Bloom, qui ne cesse de se contredire, mais n’hésite jamais quand il s’agit de balancer ses quatre vérités aux hommes. Molly Bloom c’est un personnage qui assume jusqu’au bout le véritable rôle de la fiction. Car la fiction ne sert vraiment à rien si elle ne nous apprend pas à détester l’illusion. La fiction est nuisible si elle ne nous apprend pas à retourner à la réalité et à l’aimer. Même si on a l’impression que la réalité ne nous aime pas. Même si cette dernière ressemble à un immense brouillon, rempli de ratures, de corrections illisibles, de lapsus, de pattes de mouche… Ce n’est pas la réalité qui est affreuse, c’est son mélange insensé avec l’illusion, c’est cette soupe de nouilles chinoises que nous avons faite à partir de la réalité et de nos stupides fantasmes. L’art, c’est la « mise au net » de la vie. nimages © Radio Bloomsday (NYC)http://radiobloomsday.blogspot.c0_05_01_archive.html