Ali-Tait-Rature

Focus sur une oeuvre de DDPinterview de Michel Dupré par Raphaële Bidault-WaddingtonRBW : En 1984, DDP exposait dans «Écriture dans la Peinture» l’exposition inaugurale de la Villa Arson, un tableau appelé «Ali-tait-rature» ici re-présenté dans Tales Magazine; peux-tu revenir sur cette oeuvre, nous expliquer ce qui l’avait motivé, et la replacer dans le contexte social, politique et géographique de l’époque ? Michel Dupré : Pour l’inauguration de la Villa Arson*, nouveau Centre Nationale d’Art Contemporain à Nice inauguré en présence de MM. J. Lang et M. Gallo en avril 1984, les organisateurs avaient contacté plusieurs critiques d’art afin qu’ils sélections des artistes pour participer à l’exposition « Écritures dans la peinture ». Francis Parent, critique et commissaire d’expositions, a constitué un groupe composé des peintres Arslan, Combas, Courmes, le groupe DDP (Derivery-Dupré-Perrot), Equipo-cronica, Erro, Fahlström,  Pour cette exposition, nous, groupe DDP, avions décidé de réaliser une toile intitulée « Ali-tait-ratures » (ci-contre), spécialement réalisée pour l’événement, dans cette ville jumelée en 1971 avec Le Cap, capitale d’un pays alors soumis à la ségrégation, par son maire Jacques Médecin À cet effet, et selon nos habitudes de travail collectif, nous avons mis au point une maquette constituée de diverses images venues de la presse ou d’ailleurs et d’un choix de mots nécessaires à ancrer le sens voulu.La toile (132x195 cm) fut réalisée à trois mains en quelques séances. L’unique figure, un travailleur immigré arabe, s’articulait avec quelques images secondaires. L’œuvre intitulée « Ali-tait-ratures » fut expédiée à Nice et accrochée aux cimaises de l’exposition. Présent le jour du vernissage j’ai pu constater l’intérêt de l’ensemble de l’exposition fondée sur la peinture et ses liens avec l’écriture, la qualité de l’accrochage et notamment la pertinence des travaux de « notre » groupe.RBW : Durant l’inauguration en grande pompe de ce nouveau centre d’art, en présence de l’establishment du Ministère de la Culture, cette oeuvre a été lacéré, le personnage représenté, l’Arabe ici en présence, est émasculé d’un coup de canif dans le pantalon. Ce geste violent et si chargé de significations est pourtant littéralement passé sous silence. L’institution publique ne fournit ni excuses, ni dédommagement, ni ne crie au scandale alors que le dommage d’oeuvre d’art est un crime non sans histoire !  Qu’aviez-vous ressenti à l’époque ? Quelle lecture rétrospective as-tu de l’épisode ? Michel Dupré : C’est lors du retour de l’œuvre que nous avons constaté qu’elle avait été lacérée d’un coup de cutter ou de canif, tailladée par quelque nervi local tout imprégné de l’ambiance délétère de la cité niçoise. Lacération « pertinente »  en ce que la coupure portait précisément – émasculation symbolique – sur le sexe du personnage représenté. Après une réaction de stupeur et de dégoût, la signification de ce geste nous est apparue comme une confirmation du bien fondé de nos choix artistiques. L’agression manifestait la pertinence de la thématique et de son expression plastique. Ainsi, malgré le déboire, cet iconoclasme nous est apparu comme la démonstration de la vigueur et l’éloquence que la peinture peut encore avoir. La violence du geste se révélait être une agression répondant à une agression, celle du tableau ! Une fois encore le vandalisme, anonyme évidemment, montrait l’incapacité argumentaire de son auteur.Dénoncée auprès des organisateurs lors du retour de la toile, cette agression ne fut l’objet d’aucune suite. L’œuvre, rapidement restaurée, a été a nouveau accrochée à Champigny, en compagnie des Malassis et du groupe « Ne pas plier », lors de la dernière exposition DDP en 1997.RBW : En tant qu’artiste «libre témoin de la société», quelle évolution vois-tu entre cette époque et aujourd’hui, en matière d’image et de regard porté sur la population arabe, autant dans son caractère d’étranger qui inquiète, que de porteur d’une autre racine culturelle qui inspire ? À ce sujet, la vague de soulèvement démocratique dans tout le monde arabe n’annonce-t-elle pas une enthousiasmante mise à jour de ces regards croisés ?Michel Dupré : La question déborde largement les questions artistiques, et je ne saurais envisager l’artiste autrement que citoyen, électeur, contribuable, consommateur, etc., etc., soit un individu social.À titre personnel (le groupe DDP n’existant plus), et malgré les vieilles peurs soigneusement entretenues par certaines politiques, je considère que métissage, hybridations, échanges, sont facteurs déterminants pour le développement et l’enrichissement des cultures, au sens le plus large du terme. Les caractères spécifiques de l’« identité nationale » bien dévoyée aujourd’hui, dont la vitalité implique l’évolution, relèvent de la diversité des multiples apports historiques venus d’ailleurs, qui jouent un rôle majeur dans les luttes contre les conservatismes nationalistes. À cet égard, je suis persuadé que les avancées démocratiques des pays du sud, quels que soient les problèmes qui s’y associent, certes nombreux, seront salutaires pour changer notre regard sur le monde, et apporteront, à terme, des effets positifs sur les  transformations nécessaires de nos sociétés vieillissantes.n