Anna Morphose
Anna Calvi par Tristan francoz" C’est toujours la même chose ; la même fantasmagorie matinée de pseudo hédonismes en tous genres. Reproduire à l’infini une réminiscence aussi puérile que vitale. Quitte à l’inventer. Le nouveau Jeff Buckley, les nouveaux Beatles, chaque semaine en couv de la vieille bible flétrie du NME (New Musical Express, NDLR) dont les unes n’ont rien à envier aux tabloïds les plus gras. Parmi les cas de cet hiver, sont convoqués de façon non exhaustive rien moins que Polly Jean Harvey, un Jeff Buckley (justement) au féminin ou encore Piaf. Carrément. Pourtant force est d’avouer que le casting est parfait ; l’histoire bandante à souhait. Celle d’une (très) jolie gamine décidée qui, en quelques E.P. autoproduits et prestations intenses, va mettre le Londres arty à ses pieds. On parle de grâce, d’élégance et de puissance pour évoquer Anna Calvi. C’est juste. Mais aussi d’une détermination farouche. Et si le rouge sang de ses lèvres comme de ses tenues peut évoquer une passionaria flamenco, violence contenue et théatralisée à volonté, on est loin de Polly Jean la bouseuse haute couture. Non, c’est plutôt du coté d’une Nancy Sinatra qui aurait fini par bouffer Lee Hazelwood (plutôt que l’inverse) que l’on pourrait entrevoir des similitudes.La légende éphémère du rock anglais raconte déjà que c’est à l’une de ses si remarquées prestations londoniennes que le magicien Brian Eno himself s’est empressé de la saluer, lui assurant qu’il venait de prendre sa plus grosse claque depuis le jour où il avait découvert Patti Smith. Ou encore que Nick Cave l’aurait jalousement pris sous son aile depuis qu’elle tourne en première partie de Grinderman. Et si la machine à fantasmes marche à la perfection, quelques écoutes de « TBC » (son premier vrai album commercial) suffisent à comprendre qu’elle a beaucoup écouté les sus cités. Autant qu’elle a grandi dans l’imaginaire des bandes sons de Gus Van Sant, Lynch ou Wong Kar Waï. D’ailleurs quand on lui demande le rôle qu’elle s’attribue dans son film à elle, elle vous répondra que c’est forcément celui de la Femme Fatale... Parce qu’il y a une grande maturité doublée d’une grande subtilité chez cette jeune femme de 22 ans. C’est d’ailleurs en cela que le Bleu Nuit la caractériserait bien plus que le Rouge Flamenco. De même que si sa puissance vocale peut faire penser à Nina Simone ou Piaf (dont sa reprise du «Jezebel » illustre à merveille l’intention du personnage), chaque recoin de ses chansons regorge d’envolées tour à tour romantiques, sombres ou extatiques. Parce qu’avec Anna Calvi, la tension de Ravel, le lyrisme de Debussy, le feu de Robert Johnson ou la folie de Captain Beefheart ne sont jamais loin ; mais jamais parodiés pour autant. « Un film noir mais qui aurait une fin heureuse », comme elle s’empresse de préciser... Des débuts qui laissent songeurs tant ils sont prometteurs. On tombe sous le charme après avoir éprouvé son authenticité scénique.Parce que l’histoire de cette réminiscence adolescente dont elle est la énième incarnation réside malgré tout ici aussi dans une tension sexuelle que la belle analyse de façon lucide quand on lui demande ce que représente pour elle la guitare, cette Télécaster : une continuité d’elle même : « La musique a un tel potentiel sexuel, comment s’empêcher de l’exprimer ? Jouer de la guitare en est une des façons les plus sexy qui soit ; et puis il y a ce sentiment, un peu comme quand on aime quelqu’un si intensément que l’on pourrait le tuer...»