"Art et Industrie"
Proche des préoccupations d'enseignement et de diffusion de l'École de Nancy, Eugène Corbin participe à la création de plusieurs concours organisés par l'École de Nancy et fonde en 1909 la revue Art et Industrie avec la collaboration d'Émile Goutière-Vernolle.Chapo : Alors que les protagonistes de la crise de la presse, comme celle du disque, continuent à ne pas s’interroger sur le contenu des productions qu’ils publient, les textes d’Art et Industrie nous rappellent les vraies fonctions du journaliste, loin des petits egos construits aujourd’hui, et les Vérités absolues qu’ils débitent au rythme de verves pauvres ou souvent mal maîtrisée.« Stylisation, synthèse et simplification. Tels sont les mots par lesquels peut se résumer la règle absolue de l’art contemporain, et je n’ai pas la prétention de l’apprendre aux lecteurs de cette Revue. De la stylisation, soit ! mais pour la synthèse et la simplification, attention ! Pas trop n’en faut sous peine de tomber dans un abus dont le moins qu’on en puisse dire est qu’il est ridicule. »Ces mots écrits par le critique Shéridan dans le numéro de février 1928 d’Art et Industrie (p. 30) résument la dialectique des articles aux fils des pages. « Stylisation » par le choix soigné de clichés imprimés, souvent simplement légendés : « nous reproduisons ci-contre » ou, par exemple, « deux meubles de l’intérieur moderne »… Cette stylistique mise en branle par le directeur du périodique mensuel, Victor de La Fortelle, essaye ainsi d’éviter un certain ton rhétorique, mais avec l’arrière-pensée évidente de faire surgir, si ce n’est ostensiblement qu’à ses propres yeux, un lecteur qui aura la charge de décrypter pour y adhérer s’il le souhaite, les idées sous-tendues. Par les photos d’abord, puis ce légendage simple ensuite, laissant au genre journalistique sa fonction purement informative. « Synthèse ». Ces idées-intrigues qui se cachent dans Art et Industrie (« règle absolue de l’art contemporain », dans l’extrait ci-dessus) servent aussi à montrer comment, en un laps de temps très bref, l’on peut permettre des commentaires métanarratifs du moi-lecteur, c’est-à-dire contribuer à la mise en scène de la double image de l’écrit à thèse, essayiste, tel que le révèle la profusion des références je/nous – et, en abyme, évidemment, tu/vous : « Et toujours on nous met en présence du fait accompli ! » (p. 32). Ce “second type” de lecture à laquelle l’on est convié est particulièrement remarquable, étant donné qu’il peut affecter les changements, ou non, dans le lecteur, plus précisément de sa perception de ce qui est raconté mais sans qu’il soit orienté – « Pas trop n’en faut sous peine de tomber dans un abus ». « Simplification ». On peut dès lors dégager une opposition entre alors et maintenant, que le journaliste à la charge de transmettre, ne s’adressant à personne ou à tous les lecteurs à la fois. Les termes, les choses, les objets, les idées d’un journaliste-héros, je, est opposé à un ensemble (une foule, une structure sociale, le monde, une idée obsédante), les péripéties de cette épreuve se réduisant à un discours organisé qui doit profiter aux lecteur, projet à peine masqué d’un événement cathartique, l’avènement phénoménologique. Car lorsque le modernisme illumina le XXe siècle, tout fut permis. S’affranchir des règles traditionnelles de l’écriture devint aussi urgent que de fonder un courant linguistique, dans un siècle essentiellement gidien, écrasé par la puissante NRF. La réponse que les journalistes y apportent dans Art et Industrie est originale, suivant un courant phénoménologique proprement français, cette unité relationnelle que constitue l’être-au-monde, et qui décrit très exactement une spécificité : il n’y a jamais de légitimité de l’expérience ou de l’existence car cette dernière précède l’essence. Rien n’est définitif, et il faut maintenant considérer, à chaque ligne de cette revue magistrale rédigée dans les décennies 1910-30, un triptyque “situation initiale /transformation /situation” parce que la conscience est infondée et, justement, parce qu’elle n’a pas de sens préfabriqué, il lui appartient de librement s’en donner un, dévoilant en abyme que le protocole phénoménologique de cette écriture est une langue littéraire romantique teintée d’existentialisme, un nouvel humanisme alors.Le Journalisme ne peut s’appuyer ni sur des démonstrations scientifiques ni sur des lois ni sur aucune autre autorité pour obtenir l’adhésion forcée de ses lecteurs. Le journalisme devrait être cet esthétisme linguistique qui, selon l’étymologie du mot, signifie simplement « façon de ressentir». L’Idée, loin d’être un dogme, doit permettre une différenciation et non une identité, une « synthèse disjonctive » pour reprendre la fameuse expression critique de Deleuze. Dans ce phénomène de style, le grand journaliste naîtra de l’orchestration des langages qu’il réunit en laissant entendre sa propre voix. Dans cette musicalité, la Vérité – cet « abus » – aurait petite figure de point de vue parmi tant d’autres.Olivier Vaccaro