Backstage Dubaï
Backstage dubaï par Raphaële Bidault-Waddingtondepuis quelques années, Dubaï fait l'objet d'un discours assez convenu : celui d'une ville bling et superficielle, paradis de l'entertainment globalisé, de l'extravaganza architecturale et du shopping, bulle spéculative financière et immobilière artificielle, mirage dans le désert, oasis libérale, plaque tournante du capitalisme post-fordiste dématérialisé, etc… Ce discours est exprimé parfois sur un ton flatteur dans les brochures assurant le branding de Dubaï, ville-logo du troisième millénaire, parfois sur le ton de la contestation pour en dénoncer la vacuité. En réalité, il est un parfait exemple de la contre-performance du discours critique, dans le sens où la ville, en le répétant à outrance, en convergeant vers une vision équivalente (simplement en négatif), ne fait que colporter en le consolidant la fabrication ce mythe urbain contemporain. Dès le XIXe siècle, Dubaï est un port bien connu de la Côte des Pirates. C'est un important port de pêche et de commerce de perles fines, et un point d'arrêt du commerce maritime international qui prend de la vigueur à cette époque coloniale. Les Anglais en font d'ailleurs bien vite une concession à peu près au même moment que les concessions anglaises et françaises à Shanghai en cette fin de siècle où se mettent en place les grands corridors du commerce international. Une concession signifie que l'enclave et le port du Dubaï sont protégés par -l'armée anglaise, sans qu'aucune taxe ne soit réclamée aux marchands, invités à s'y installer. Encouragé par ce dispositif très incitatif, et conditionnant ainsi les racines foncièrement marchandes- de Dubaï (le port de Dubaï est toujours une zone franche), c'est ensuite le commerce de l'or qui, au début du XXe siècle, y prend son essor. Une première vague d'immigration iranienne enrichit la bourgade portuaire d'un faste balbutiant. Perles et or ne sont-ils pas les ingrédients essentiels de l'apparat émirati à la rutilance décomplexée ? Si en Europe le style "émir" décrit de manière humoristique une démonstration de richesse et d'ornement excessifs dont le bling n'est finalement qu'une réinterprétation, rappelons que Dubaï et les autres émirats arabes n'en sont pas moins que la version originale et authentique !de l'or noirMais c'est vraiment au tournant de la fin des 60's, et donc assez tardivement, que Dubaï découvre ses puits de pétrole. Cette nouvelle manne permet dans le courant des 70's et des 80's d'énormes investissements en terme d'infrastructures, et un véritable changement d'échelle : autoroutes, aéroport international et, surtout, déménagement et reconstruction du nouveau port, Jebel Ali. C'est aussi à la fin des 70's que la Fédération des émirats arabes unis (Abou Dhabi, Dubaï, Charjah, Ras Al-Khaïmah, Oum al Qayouane, Ajman et Foujeirah) se forme, et donne lieu à une montée en puissance politique et économique de ces riches régions du Golfe, dont l'existence nous échappait ! first classDubaï est, pourtant, depuis bien longtemps, une plaque tournante du commerce de la région où transite une population étrangère importante qui vient faire des affaires, et s'encanailler, comme dans toutes les villes portuaires du monde ; frivolité et affaires obscures fleurissent. C'est justement sur cette facette que l'émirat de Dubaï entend cultiver son attractivité économique, très orientée sur le tourisme d'affaires, avec des mégahôtels nouvellement dotés de centres de conférences first class.Par-delà de ce déballage promotionnel, Dubaï ne reste qu'une zone franche qui accorde facilité financière, mais où aucune industrie et si peu de culture se sont développées. Jebel Ali reste le plus grand port du monde construit par l'Homme ; il est le quatrième mondial par son volume de marchandises redistribuées entre Asie, Afrique et Europe. C'est aussi une vaste infrastructure militaire où transitent les armes, les équipements militaires, et où les Américains font flotter si bien les gigantesques porte-avions… motor-cityMais ce port, à 30 km du centre-ville est un tour de passe-passe médiatique : on ne le voit jamais ! Aucune image sur les brochures ou sites web sinon soigneusement "photoshopées" sur Google… silence radio sur Jebel Ali qui, derrière ses garanties de secret bancaire et se millions de containers, fait vivre toute la cité. Encore une fois, c'est l'extravaganza architecturale des 90's et des années 2000, le prolongement d'une politique de développement par le bâti, le dur, certes, habillé de paillettes et de verre fumé, mais dont le béton déborde de partout et vieillit déjà. Dubaï n'est pas un mirage mais une étrange carcasse minérale, cernée par le désert et écrasée par le soleil.L'urbanisme de la ville, très simple, s'inspire du modèle américain de la motor-city, réminiscence des grandes heures de l'opulence pétrolière, entièrement organisé autour de l'usage de la voiture. Dubaï s'étend autour d'une très longue autoroute urbaine d'une quarantaine de kilomètres au bout de laquelle se trouve, en effet, le port, à l'extrême opposé de Deira, le centre historique où avait lieu le commerce de l'or et des perles. Les tours qui y poussent depuis les 70's restituent tout l'éventail des modes architecturales des trois dernières décennies : petits immeubles couverts de miroirs bleus hébergeant les bureaux des petites sociétés de trading de marchandises, ou méga-immeubles plus récents destinés aux sociétés multinationales qui y installent leurs filiales commerciales pour la région. Les shopping mall, les hôtels et leur bars à alcools sont là pour encourager ces installations, et invitent à rallonger les séjours d'affaires. Un même contenu, mais porté à une autre échelle, car il s'agit toujours bien de purs échanges commerciaux, mais très peu d'industrie ou de centres culturels.sagaEn réalité, Dubaï est assez rétro-moderne, à l'image des aspirations du siècle passé. Ses façades dorées et ses lagunes en forme de palme font même penser au disco ou à une boîte de nuit du Club Med des années 80. À l'image du Burj Al Arabe, ce grand hôtel en forme de voilier qui trône sur le front de mer, Dubaï est une sorte de vaisseau de la modernité ancienne dans une zone du monde si conservatrice, aux confins de l'Arabie saoudite et de l'Iran, aspect à ne jamais ignorer.Même si la caricature est facile, il ne faut pas se moquer de Dubaï, car elle est bien un lieu où la tolérance multiculturelle, la pluralité religieuse et la liberté d'expression avancent à petits pas dans cette région si radicale, mais pour peut-être la transformer… L'émergence depuis quelques années d'une scène artistique indépendante, issue d'initiatives privées, et où se retrouvent, par exemple, de nombreux acteurs culturels exilés de Téhéran, doit être vu comme un signe précurseur.Laissons à la crise financière le soin de réorienter l'histoire de Dubaï, car elle met un coup d'arrêt radical à l'investissement et à la spéculation immobilière comme l'indique si fermement le changement de nom, la veille de son inauguration, de la Burj Khalifa, antécédemment nommée Burj Dubaï. La plus haute tour du monde, pensée comme le brillant étendard de Dubaï, est certes somptueuse, mais elle porte dorénavant le nom du Sheik de l'Emirat voisin, Abu Dhabi, qui a sauvé le projet et une bonne partie de la ville du marasme financier l'année dernière… signe d'une mise sous tutelle par l'émirat voisin.Si l'on essaie de projeter dans l'avenir Dubaï, on pourrait imaginer que les millions de mètres carrés vides ou pas achevés (certains parlent 40 % de la ville), fassent massivement chuter les loyers de la région, ce qui donnerait peut-être l'occasion de voir s'émanciper une classe moyenne vivant dans des conditions correctes. Si les indigènes (moins de 15 % de la population) occupent les postes de décision, vivent très bien, et forment une aristocratie locale assez fermée, 60 % des 2 millions d'habitants de la ville viennent tenter leur chance d'Inde, du Pakistan ou du Sri Lanka. l'immobilier effondréOn pourrait imaginer que cette population modeste mais active, volontaire et probablement entreprenante, candidate au rêve dubaïote au prix de longues heures de travail épuisant sur les chantiers de construction que la chaleur insupportable ou la nuit ne stoppent pas, puisse décemment accéder au confort moderne dans des constructions devenues accessibles... Dubaï est décidemment très XXe siècle. Cela ne pourrait évidemment pas se faire sans une prise de conscience politique des autorités de Dubaï.Autre scénario plus pirate, imaginons que ces vastes espaces inoccupés et devenus bon marché, donnent l'occasion à la petite mais très engagée scène artistique locale, très bien relayée sur la scène internationale (voir les magazines Bidoun et Canvas), de se développer. Cela permettrait aux artistes de s'installer comme les artistes iraniens le font déjà... Dubaï, assis sur ses grands espace vides, avec son climat social relativement permissif (même si cela nous semble un peu difficile à croire vu d'Europe), pourrait devenir le Berlin du Moyen-Orient où squats et artist-run-space s'auto-organisent. Le commerce de l'art s'y structure déjà. À l'inverse d'Abu Dhabi dont la scène culturelle émergente est très institutionnelle avec de gros musées (Guggenheim, Le Louvre, etc.) et des fonds publics plutôt dirigés vers des missions politiques, Dubai est une terre plus libérale, plus favorable à l'initiative artistique. Les artistes pourraient faire figure d'acteurs importants de la transformation urbaine et sociale. Enfin, comprendre ce qui se passe dans les coulisses artistiques de Dubaï doit aussi être vu comme l'occasion de réfléchir à l'hybridation des cultures occidentales et orientales, d'en imaginer diverses modalités de ré-invention, qu'elles aient lieu à Dubaï, en France, ou dans nos banlieues européennes… n