Bois Intégral
L’Atelier Martel, jeune agence d’architecture parisienne, créée par Stéphane Cachat, Marc Chassin et Laurent Noël, nous offre l’occasion de saisir combien un projet architectural, quelle que soit son ampleur, peut jouer un rôle stratégique dans le développement d’un territoire donné.
Le point de départ est une rencontre intelligente entre Laurent Noël et un bâtisseur de maisons et de chalets dans la région montagneuse et boisée des Vosges qui, bien que bon ingénieur et entrepreneur, ne s’aventure pas formellement en dehors du style traditionnel local. Entre désir d’innovation architecturale et réflexion environnementale sincère, qui est l’une des richesses de l’Atelier Martel, c’est la commande d’un gîte rural à Liézey qui les amène à collaborer. Dans le souci de limiter la consommation d’énergie comme celle de béton, dont les lobbies français sont si tenaces, et de jouer habilement avec les usages locaux, le parti pris technique et esthétique est celui d’une maison tout en bois, tout simplement exemplaire en matière environnementale. Un puits canadien assure une température intérieure constante de 14 °C qu’un système de chauffage économe complète parfaitement. Les eaux de pluie sont recyclées de façon optimale.Du point de vue esthétique, c’est l’économie et la simplicité qui prime, avec une volonté de s’inscrire ➤ ➤ ➤ dans le prolongement de l’architecture locale à budget contraint mais, aussi, une certaine radicalité qui évite tout décorum, livre des arêtes franches, ainsi qu’un volume solide. Tout en accélérant la modernité de la construction, la structure en polyèdre est une subtile réconciliation du débat entre tenants de l’orientation vers le Sud (modèle traditionnel avec optimisation de la lumière) vs orientation en parallèle à la ligne de courbe (modèle fonctionnaliste depuis les années 50).Luxe contemporain De même, si le chalet traditionnel se doit d’avoir un rez-de-chaussée en béton solidement ancré afin de compenser le dénivelé de la montagne, le désir de réduction de l’usage de ce matériau énergivore motive un ajustement du volume à fleur de sol, qui contribue à l’originalité du lieu. Là encore, la contrainte de l’environnement, le contexte géographique autant qu’écologique, offre l’occasion d’une innovation à la fois esthétique et technique.Un brin déstructurées en demi niveau, mais épousant parfaitement la surface du volume, les fenêtres semblent nous faire un discret clin d’œil, tout en préservant l’unité du volume. N’est-ce pas, pour nous, l’invitation à y pénétrer tout simplement car, en effet, l’ambiance est agréable ! L’intérieur bois intégral est même déroutant de chaleur dans ce climat si rigoureux. Sobre et élégant comme l’extérieur, l’agencement des pièces équilibre espace commun et espace privé des chambres, indispensable au bien-être des hôtes comme à celui des visiteurs venus chercher une zone protégée de silence et de contemplation de la nature.Or, n’est-ce pas ça, le luxe contemporain que cherche le citadin trop actif, celui de débrancher, de ralentir le rythme et de reprendre contact avec le pulse de la nature, du bois et de la forêt, dans un espace au design moderne, stylisé et confortable ? À l’inverse d’un gîte rustique et poussiéreux dans une région montagneuse qui n’est pas la plus attrayante, l’œuvre de l’Atelier Martel à Liézey ouvre une brèche et la possibilité de rénover l’offre touristique locale un peu désuète. Stratégie territoriale Ainsi, plutôt que voir ce projet architectural comme un cas isolé et peut-être anecdotique aux yeux de ceux qui ne s’intéressent qu’à l’architecture-spectacle de type Guggenheim-Bilbao ou Louvre-Abu Dhabi, imaginons qu’il soit l’amorce d’une stratégie territoriale ambitieuse et respectueuse d’un héritage local.À partir de ce prototype exemplaire, toute une chaîne de développement et de création de valeur peut être envisagé sur le modèle de la vallée de Vorarlberg, en Autriche, qui, au fil des ans, est devenue la zone d’Europe la plus dense en architecture contemporaine, visitée et archi-commentée par la communauté internationale ! En encourageant la collaboration entre architectes- ➤ ➤ ➤ concepteurs engagés, et talents de bâtisseurs locaux cherchant à innover et enrichir leur savoir-faire, c’est tout un tissu économique et professionnel qui se modernise. Si la région multiplie ces cas de constructions architecturales, c’est, en plus, l’attractivité culturelle et touristique qui s’améliore, mais, aussi, celle des métiers du bois, si présents dans la région des Vosges. Les forêts françaises sont peu ou mal exploitées, et le bois de construction est souvent importé de Sibérie ou de Scandinavie. Si des usages de construction en bois s’intensifient dans cette région de l’est de la France, il y a de forte chance que cela permette de revitaliser la filière bois locale…Écologie relationnelleD’un parti pris architectural centré sur l’usage du bois pour une maison isolée des Vosges, voilà tout d’un coup la possibilité d’intégrer et de solidariser, autour d’une vision sensible inspirante et tournée vers le futur, un tissu d’acteurs professionnels, culturels ou politiques, trop souvent en opposition. L’Atelier Martel utilise le terme d’« écologie relationnelle », à juste titre, pour signifier qu’un échange créatif et approfondi, entre partenaires locaux, permet de nouer une réseau de dialogue et de complicité entre acteurs, ferment d’une dynamique de développement territoriale authentique et organique.Poétique de l’environnementEn écho au passionnant programme de recherche Écologie et engagement esthétique, conduit par le laboratoire LADYSS (un consortium d’universités internationales), c’est une démarche qui accompagne chacun des projets de l’agence parisienne. Cette dernière s’aventure dans des terres reculées, en France et à l’étranger. Plus qu’une question de norme légale et de technique, leur démarche nous rappelle qu’une approche esthétique et poétique de l’environnement est, peut-être, le meilleur moyen d’en négocier l’incertitude et la complexité. D’un point de vue plus théorique, on peut aussi envisager l’approche esthétique de l’environnement et de l’écologie comme un moyen de re-solidariser ce qu’on appelle le « patrimoine immatériel » ou, encore, le « capital intellectuel », avec les formes et les pratiques tangibles de notre écosystème social et naturel.On parle de plus en plus, depuis une quinzaine d’années, du développement (économique, culturel autant que social) basé sur l’immatériel qui se caractérise notamment par des politiques de Ville de la Connaissance. Il s’appuie sur la richesse culturelle et intellectuelle d’un territoire, ses universités, ses talents artistiques comme scientifiques (cf. « La Classe Créative » de R. Florida), pour créer de la valeur.En s’inspirant d’ouvrage tel que Les Trois écologies, de Félix Guattari (Paris, Galilée, 1989) qui fait l’objet d’une étonnante et bienvenue remise à la page, le challenge est de savoir re-inventer une vision organique de toute la richesse humaine, y compris ses pensées et projets les plus métaphysiques et éthérés ! Vive l’art ! n