Chronique d'une nuit

Chronique d’un service d’urgences dans un hôpital parisien ( basée sur des faits réels).Par le docteur Axelle. Une nuit                                       comme une autre Ce soir, le parking de l’hôpital ­ressemble au dance floor du club ­Metropolis, aux sons et lumières dispensés par le ballet des gyrophares d’ambulances, des camions de pompiers ou du SAMU. La vague idée de faire ­virer ma carrière et ma voiture à 180° ­m’effleure l’esprit, et je me vois déjà de retour dans mon jardin en famille. Mais bien sûr, une fois de plus, la ­lubie disparaît aussitôt, car j’aime mon ­métier et, moi, ma came du samedi soir, c’est ça : la salle d’attente du service des urgences, pratiquement aussi ­impénétrable que le 1er étage du Bon Marché un jour de soldes à -70 %, mais avec un niveau d’hystérie nettement supérieur. J’arrive tant bien que mal à me frayer un chemin jusqu’à ma collègue dont la coiffure approximative, les yeux exorbités, le filet de bave au coin des lèvres et, surtout, jusqu’à la ­grappe d’êtres humains en mauvais état geignant : « À moi , à moi , à moi » accrochée à ses basques me laisse présager la pire des soirées, ce qui en langage urgentiste veut dire : la meilleure !J’arrive à l’extirper du chœur des pleureuses. Alors que j’enfile mon habit de lumière, elle m’explique que le service de radiologie est bloqué depuis plus de quatre heures. Le  seul radiologue disponible est en effet bloqué en coronarographie (le service où termine les filles qui boivent trop, fument trop et prennent la pilule, soit dit en passant).Évidemment, dans un monde idéal il y aurait deux manipulateurs de ­garde, car il y aurait suffisamment de budget pour le personnel, donc aucune difficulté d’embauche. Et, en plus, un George Clooney qui, non content de ­bosser la nuit, le week-end, en sous effectif, et pour un salaire deux fois plus petit que dans le privé, vous roulerait des gamelles ­entre deux ­intubations.À peine ai-je le temps de sortir des bras du beau George, que ma collègue, ragaillardie, se fait la malle et me plante au beau milieu du poste de soin devant une créature en ­serre-tête et enkiltée. Elle m’agresse, ne comprenant pas que la chair de sa chair, un joli petit scout (dont l’acnée ferait rêver le plus éminents de mes collègues dermatologues) qui s’est tordu la cheville en creusant des latrines lors d’un hommage ­inter-régional à Baden-Powell, ne soit pas déjà en train de passer un scanner.Pas le temps de lui expliquer qu’à moins que Superman n’atterrisse aux urgences, la cheville de son François-Régis aka Ecureuil ­Curieux  n’a aucune chance de passer aux rayons X avant quelques heures. Me voilà alors au chevet d’un charmant jeune homme dont la seule particularité est de se tenir à quatre pattes sur un brancard breyant des hi-han à s’en fendre l’âme. Après une rapide enquête auprès des scouts qui l’ont fait tomber d’un ­arbre en coupant une branche (toujours en vue de fabriquer ses ­fameuses ­latrines) l’homme y attendait son tendre ami Cadichon qui devait arriver guidé par deux petites souris (Tic et Tac ?). Après un rapide examen médical : bon nombre de griffures sur tout le corps et un état de déshydratation record, il semblerait que notre ami l’homme-âne attendait son congénère depuis une bonne semaine dans cet arbre.Alors que j’annonce à la salle ­d’attente bouillonnante que le service de radiologie reprend, je vois ­arriver un gros bonhomme très rouge qui se tient la poitrine à pleine main. Aïe !  Finalement, non, le service ne reprend pas tout de suite. En effet l’électrocardiogramme confirme mes craintes : voilà un bel infarctus, et un patient en coronarographie, c’est au moins quatre heures sans service de radiologie…Ce qu’il ya de bien aux urgences, c’est qu’il y a toujours un élément pour faire diversion. Ce coup-là, je le dois à un camion de pompier qui arrive débordant de petits scouts ­vomissant ou, carrément, en plein coma éthylique. Il me semble qu’il y a des valeurs qui se perdent… On dirait que la joyeuse petite troupe est tombée dans le tonneau d’eau de feu. Je me retiens de rire quand je vois la mère hystérique de tout à l’heure repartir avec ses deux fils sous le bras : un qui ronfle, l’autre qui boîte.Je quitte la salle d’attente où les scouts alcoolisés entament des chanson paillardes avec les sdf du quartier, qui ne tarderont pas à jeter l’éponge quasi-choqués. Puis j’emmène mes internes dîner en salle de garde...Le Samu appelle : un incendie s’est déclaré dans la forêt voisine ! Après les intoxications ­et brûlures, huit heure du matin, je rentre hagarde, épuisée... jusqu’à la prochaine !  n