Eugone
Photos : Cécile BortolettiTexte : Yagos KoliopanosPauline alias Aphrodite alias Eugone, une femme à l’ombre légère et gentille sorcière à ses loisirs, se promène toute nue sur la terre qu’elle appelle des fois « exquis caniveau » ou bien « maudit ricochet » et s’adonne aux émerveillements crépusculaires qu’elle appelle invariablement « mes moments de gloire secrète ». La vérité c’est qu’elle se fout pas mal des mots, trouvant qu’ils n’ont aucune espèce d’importance. D’ailleurs, il n’y a pas longtemps, pour se le montrer, elle en a mis une douzaine dans une éprouvette, puis elle a pris une plume de paon, l’a allumée et placée en dessous. Les mots ont tout de suite commencé à se dissoudre et à se transformer en nuages de fumée contenant toutes les couleurs chatoyantes de l’oiseau imputrescible.Cela dit, elle tient ardemment à ses trois prénoms qu’elle emploie selon l’humeur. Pauline symbolise sa jeunesse drôle et ébouriffée, la même depuis des millions d’années, doublée d’une tranchante humilité qui fait pleurer les animaux et «désorgueillit»l’homme.Aphrodite, c’est essentiel, puisqu’elle est réellement née de l’écume des vagues près de Cythère, déjà avec sa bouche longue et bridée, sa bouche de femme, sa peau de nacre et ses cheveux à la Lady Macbeth.Quant à son troisième prénom, Eugone, qu’elle a la grande prétention d’écrire (et même d’épeler !) avec un oméga (cette coquetterie date de l’école primaire), signifie « celle qui possède de beaux angles » et non pas avec un omicron ce qui aurait voulu tout simplement dire « féconde » ; s’est imposée à elle car depuis sa plus tendre enfance, son corps très souple avait la capacité de se déployer miraculeusement, tout en recoins confortables (« comme à l’intérieur d’une pêche »), en falaises ensevelies dans de la Gutta-percha, et en plein de minuscules ziggurats.Toujours est-il que ces plaisirs géométriques ont pris des proportions vertigineuses au fil des années.Insatisfaite d’utiliser seulement ses membres pour créer des sculptures aiguisées, elle a décidé de pousser le jeu un peu plus loin. Pour accomplir ses joies domestiques, elle a arrêté de se servir de l’électricité et avec l’aide de petits flambeaux moyenâgeux, elle réussit, grâce aussi bien sûr à ses différents objets, miroirs et plantes (tous minutieusement choisis), à faire apparaître sur les murs des formes aléatoirement kaléidoscopiques et à se perdre ainsi dans des délicieuses mises en abîme. Mais comment s’y prendre dans la nature ? Alors là, Pauline doit déterrer des ruses beaucoup plus anciennes, mais qui sont propres à elle-même, c’est-à-dire à Aphrodite. Bien avant les feux d’artifice il y avait les feux d’étoffe, un spectacle bien plus impressionnant et authentique : le ciel s’emplit de tissus de toutes les couleurs et d’une longueur d’au moins cent mètres qu’on lance par un jour spécialement venteux depuis les hauteurs de Paphos en Chypre (ou ailleurs, peu importe, même les collines d’Ecosse feront l’affaire). Eugone comme d’habitude fait un choix de matériel très particulier : de la soie, du mohair, du velours côtelé et même quelques immenses torchons. Tout ceci n’a pas de sens sans musique. Encore, Pauline ne se résout pas à faire appel à des forces extérieures. Avec seul moyen sa fameuse bouche qui ressemble à une banquette de bar-tabac à l’ancienne, sauf qu’elle est mille fois plus moelleuse et complètement élastique, elle émet les bruits les plus riches, les plus mélodieux, les plus rythmiques qui soient. Les instruments à vent, les cuivres, les bois, les instruments mécaniques, les instruments de percussion, les membranophones, les idiophones, les instruments à cordes, pincées ou frottées, ainsi que plusieurs éléments électroniques ou autres sons indéfinissables et fantastiques, tout y figure en orchestration parfaite.Il ne faut pas pour autant croire que Pauline est une espèce d’allumée. Elle aime aussi à se reposer.