Fill It Yourself !
Expanded Architecture : Fill it yourself !par Annabelle HagmannNavigation critique dans dans la 12e Biennale d'Architecture de Venise où l’architecture témoigne d’une force de rassemblement qui déborde le cadre construit pour rejoindre des lieux immatériels. Lassés des démonstrations de prouesse, ces architectes radicaux et sensibles participent au design de la démocratie.Alors que des crises complexes - financières, environnementales, géopolitiques, sociales, sanitaires - s’abattent désormais dans notre «backyard», la tendance à réinscrire nos actions dans le long terme se fait jour. On en vient en particulier à considérer le «design» (au sens large) comme un outil de modélisation politique et de résolution de crises. Le titre (et leitmotiv) de la 12e édition de la la Biennale d’architecture de Venise, «Peole meet in Architecture», et l’ intention de sa directrice artistique Kazuyo Sejima, de (re)placer l’humain au centre de la manifestation, pouvaient donner à penser que cette édition reviendrait aux vertus cardinales et aux ambitions liminaires de la discipline : abriter, rassemblerMais en réalité, c’est au passif que l’on déclinera la formule car elle prend alors une épaisseur conceptuelle inattendue : l’architecture ne se contente pas de «rassembler» , elle crée des espaces à investir -mentalement, symboliquement, affectivement et toujours collectivement - pour initialiser de nouvelles perspectives et accompagner habilement le mouvement de l'économie dite «de la connaissance». A space where architecture meets ideas !Le Pavillon Hollandais amorçait cette navigation critique dans la 12e biennale. Le numéro de juin-juillet derniers de la revue AA confié au guest-editor Winy Maas de MVRDV et à sa Why Factory avait remis les pendules à l’heure : les Hollandais n’ont, depuis les premiers opus de Rem Koolhaas, rien perdu de leur propension sidérante à produire du concept, définir des hypothèses et spéculer, étant entendu que «tout s‘interconnecte dans un contexte perçu non plus comme multidisciplinaire mais désormais maxidisciplinaire». Lors de l’inauguration du pavillon hollandais baptisé «Vacant ! NL - Where architecture meets ideas », les invités se voyaient remettre une coupe en plastique vide à laquelle était attaché le message : « Vacant ! Fill it yourself !». Message programmatique de l’inauguration qui allait suivre : des bouteilles de Prosecco préalablement ouvertes étaient distribuées aux invités sans autre forme de procès - imput scénographique pour des rencontres informelles, des accroches et des frictions dont on pouvait attendre qu’elles soient créatives (au moins en terme de RP ... ).De ce pavillon laissé vacant émerge un plan visible depuis l’étage : une maquette de paysage urbain extrêmement dense, dans lequel des gabarits traditionnels voire vernaculaires de l’architecture hollandaise (moulins, églises, théâtres) jouxtent des volumes génériques. Ensemble, ils dessinent une ville plane, un nouveau monde, qui advient dans une lumière bleuissante. L’audace des commissaires (le Netherlands Architecture Institute et l’agence Rietveld Landscape) est de combattre l’idée tenace selon laquelle le pays batave est extrêmement dense (beaucoup d’espaces sont en réalité vacants) et de plaider pour un réutilisation/ré-invention de bâtiments prestigieux datant des 17, 18, 19 et 20 et 21e siècles (bâtiment publics principalement) actuellement délaissés. Le message est politique. Il s’adresse aux instances nationales hollandaises qui souhaitent voir figurer les Pays-Bas en 2020 dans le top 5 mondial des «knowledge economies» (dont les "industries creatives" sont l’un des 5 secteurs clefs). Le pavillon postule que cette transition requiert des conditions spatiales spécifiques dont l’usage temporaire de bâtiments vacants pourrait faire partie. Tout est en fait à remplir, immatériellement s’entend, l’innovation prenant la forme de nouvelles interconnexions entre communauté d'acteurs et disciplines, scientifiques et créatifs, et par le design de nouveaux usages."Transitional Architecture" : l'espace de la rencontreC'est aussi par ce jeu de ré-invention conceptuelle et immatérielle que l’architecture «ancienne» peut également devenir moteur d’une migration sociétale. En particulier, de nouveaux espaces conceptuels peuvent être créés en se fondant sur les techniques traditionnelles ou encore les arts et traditions populaires. Dans cette veine, la proposition du Chinois Wang Shu de Amateur Architecture Studio brille par sa radicale simplicité : une structure, édifiée sans aucun liant sauf des crochets, et un film qui en relate le montage par un groupe de personnes (architectes ? citoyens ? ). Concentrées et unies comme une équipe d’aviron, ces «people» soulèvent dans une même expiration la structure de lattes de bois qui, une fois déployée, forme un dôme autoporté. Figure géodésique, ce dôme est aussi épuré et traditionnel que «design» et radical. L’objet vaut pour sa performance initiale tandis que son usage n’apparait qu’en miroir : abriter temporairement un groupe de personnes (des réfugiés ?).Chez Berger & Berger on retrouve, comme chez Amateur Architecture Studio, une structure (plus ou moins) légère et (plus ou moins facilement) démontable qui n’existe que par et pour la vision partagée. Chez les Français cependant la performance comme le film sont postérieurs à l’architecture. Leur structure mobile préfabriquée est en effet destinée à abriter des représentations cinématographiques, avec une programmation in situ réalisées par le duo."Architectura Povera" : Nouveau plans, Nouveaux usagesDe loin le plus plastique, le pavillon belge, confié au groupe wallon ROTOR, soumet le visiteur à une proposition aussi franche et efficace qu’un bon vieux linoléum. Il expose des matériaux relativement triviaux (lino, moquette, marches d’escalier, revêtement de table de cantine) collectés sur le territoire belge et ayant en commun de comporter des traces d’usure et de vieillissement (rainures, brûlures, empreintes, griffures, dépôts). Ces matériaux apparaissent dans un réalisme cru mais, paradoxalement, leur déplacement sur le plan vertical des cimaises du pavillon leur confère le statut d’abstraction (à la manière de Chilida utilisant le bois, le métal, le ciment ou encore des Outre-Noir de Soulages). Le plan opère une rotation et la perspective se déplace : l’usure libère l’usage en lui offrant une valeur symbolique forte. Selon les commissaires «Gérer l'usure, c'est travailler avec des tolérances : celle de la matière elle-même (sa capacité à absorber les modifications) et celle des utilisateurs (leur capacité à accepter l'usure). Vouloir museler toute l'usure, c'est de facto cadenasser les situations : la gestion de l'usure devient alors une gestion, voire régie ou tutelle, de l'usage.»L'architecture comme imaginaire politiqueRem Koolhaas, qui s’est vu décerné lors de cette Biennale un Lion d’Or spécial pour l’ensemble de sa carrière met en valeur , dans son installation documentaire Cronocaos , l’usage paradoxal que nous avons de la «préservation» : entre muséification (12 % de la planète serait ainsi sous cloche) et embaumement ou, à l’inverse, déni et destruction systématique (notamment des ensembles sociaux des années 50). Son inventaire nous tend un miroir sur ce que nous sommes ou croyons être ( patrimoine = identification à des figures du passé). Il apparait que la préservation telle qu’elle est partiquée jusqu’alors nous met dans l’abyme : elle clive les villes occidentales en «centre historique versus périphérie» et rompt la chaine linéaire du temps par ses béances arbitraire (architecture postworldwar). L’objectif (inattendu ?) du leader du déconstructivisme est ici de valoriser des modèles alternatifs de préservation (mettre l’ancien et le nouveau en dialogue et en tension permanente) et de formuler au passage quelques contre-modèles provocants ... comme de détruire 50 % des centres villes historiques pour laisser de la place aux grandes manoeuvres du développement : «L’ ancien et le nouveau pouvant être expérimentés soit en extrême juxtaposition soit comme des expériences parallèles indépendantes créant simultanément une illusion de complète préservation et de complète nouveauté.»Sous ses airs new age et en dépit de son lyrisme un peu béat, la pièce inaugurale de l’exposition internationale (le film en 3D par Wim Wenders du Rolex Learning Center de Lausanne livré en 2010 par SANAA ) nous invitait en définitive à chausser de nouvelles lunettes pour envisager le réel comme un artefact multidimensionnel. Cette 12e biennale a exprimé dans la douceur que les manoeuvres collectives, l’expérience et expérimentation, l’investissement et le réinvestissement, mais aussi l‘usage, sont des plaques tournantes conceptuelles qui, par leur capacité à régénérer les modes de régulation de la vie collective et à tisser des liens entre ce qui a été, est et sera, peuvent être les outils d’un «reset» politique. XXIe Century meet in Architecture ! «Design and politic» par Henk Ovinik , in AA 378, p;.125 fondatrice de l’agence japonaise SANAA, lauréate du Pritzker 2010. Think Tank dirigé par Winy Maas, initié par la Faculty of Architecture de la Delft University of Technology et l’agence MVRDV voir l’introduction au patrimoine culturel immateriel tel que défini par l'Unesco : HYPERLINK "http://www.unesco.org/culture/ich/" www.unesco.org/culture/ich/ Laurent et Cyrille Berger, www.berger-berger.com wwww.rotordb.org concue avec son groupe OMA HYPERLINK "http://www.oma.eu" www.oma.eu legendes :Amateur Architecture StudioDecay of a dom, 2010Wood, made specially for the Biennale, 10 meters long, 8 meters wide, 4.2 meters high © Amateur Architecture StudioBerger & BergerÇa va (a prefabricated movie theatre), 2006Photo: Guillaume Ziccarelli© Berger&Berger