Films de Forêt
Wrong Turn (Détour Mortel) est un film d’horreur américain (sorti en 2003 et réalisé par Rob Schmidt) que j’ai eu l’occasion de revoir récemment. C’est l’histoire de quelques jeunes gens que l’infortune va conduire sur la route d’une bande de bouseux dégénérés en serial killers au visage d’Elephant Man. Une traque sanglante, visant à l’élimination systématique. L’action se déroule au milieu d’une forêt reculée, quelque part dans l’Amérique rurale. Bien évidemment, un couple réussira à survivre en éliminant miraculeusement les assaillants au terme d’un suspense terrifiant… Ce scénario nous en rappelle bien d’autres, puisqu’il est imprégné des codes de la série B américaine, ceux à la croisée du cinéma horrifique de type slasher et des films de genre tels que les survivals ; il est surtout tributaire d’un espace géographique bien défini, qui le classe dans un type de cinéma que j’appellerai « le film de forêt ». Deliverance, réalisé par john Boorman et sorti en 1972, en est l’œuvre fondatrice. Beaucoup d’entre nous se souviennent encore de ce groupe d’amis partis rendre hommage à la nature parcourant, en canoë, la rivière d’un espace sauvage appelé à disparaître. ➤ ➤ ➤S’en suit leur rencontre malencontreuse avec quelques autochtones qui se détériorera jusqu’au point de non retour. Les thèmes abordés (rapport de l’homme à la nature et à sa propre sauvagerie), et la portée dramatique de Deliverance en font une oeuvre peu comparable. Elle instaure et définit assez précisément les codes propres au genre : un petit groupe d’individus forment une entité transcendante et préexistante à l’histoire. Ce sont souvent de jeunes citadins (personnel d’une entreprise, étudiants...), qui sont mis en danger par une ou plusieurs créatures (humaines ou surnaturelles) dans un environnement naturel, devenu soudain sauvage, voire hostile et malsain. L’épreuve douloureuse et terrifiante que traversent les personnages contribue le plus souvent à resserrer les liens entre les survivants. Expressions de valeurs L’intérêt particulier du film de forêt est qu’en dépit du caractère convenu de sa structure narrative, il contient la promesse d’une grande diversité d’expressions dans sa dialectique : – L’ambition artistique : un réalisateur tel que M. Night Shyamalan (The Village, 2004, États-Unis) traite le danger en tant que supposition, donc la peur comme un phénomène irrationnel. Ou encore, Terry Gilliam (The Brothers Grimm, 2005, États-Unis) qui mêle réalité (la vie des frères Grimm) et fiction (les histoires qu’ils ont racontées) en traitant la fonction subversive du conte de fées et le rôle de la terreur comme un outil d’asservissement.– Le discours poltique, comme Serge Leroy avec La Traque, sorti en 1975, qui inaugure le genre en France, au travers d’une satire sociale en forme de charge virulente contre la lâcheté d’un groupe issu de la petite bourgeoisie provinciale pour nous confronter à notre propre bestialité…– La diversité de l’approche scénaristique, ou comment articuler son histoire autour d’un canevas bien spécifique. Je pense, ici, à Dead End (Film franco-américain de 2007, réalisé par Jean Baptiste Andrea et Fabrice Canepa) dont l’histoire sombre peu à peu dans le fantastique : les personnages se trouvent coincés sur une route devenue boucle, et sont assassinés par un ennemi quasiment imperceptible. De même Severance (film Anglais de 2006, réalisé par Christopher Smith) qui mélange astucieusement horreur et humour.– La diversité du traitement, comme l’utilisation d’une caméra subjective pour conduire le récit de The Blair Witch Project (film américain de 1999, réalisé par Daniel Myrick et Eduardo Sánchez) et des méthodes de marketing, notamment le buzz internet qui fait la part belle aux rumeurs, d’où une confusion entre réalité et fiction.Un film m’interpelle particulièrement, il s’agit de Hansel & Gretel, un film coréen réalisé par Pil-Sung Yim sorti en 2007, d’abord parce qu’il semble être librement inspiré du conte pour enfants, et que son scénario le place aux limites extrêmes du genre (film de forêt). Ensuite, parce qu’il est symptomatique de la dimension internationale/mondiale/globale de ce genre cinématographique. Au même titre, d’ailleurs, que Manhunt, film norvégien de Patrik Syversen sorti en 2008, ou El Rey de la montaña, film espagnol (Les Proies, en français) de Gonzalo López-Gallego sorti, lui aussi, en 2008. On constate une forte densité du genre en Grande-Bretagne (Eden Lake, Wilderness, Broken, ➤ ➤ ➤ Severance, Dog Soldiers) ; et, plus étrangement, en France (Brocéliande, Promenons-nous dans les bois, Cibles, Vertige...). Dog Soldiers (Réalisé par Neil Marshall, et sorti en 2002), film par ailleurs assez navrant, terne et ennuyeux qui fait partie, au même titre que The Blair Witch Project et Dead End, de ces œuvres qui glissent vers le fantastique ou bien, comme Predator, vers la science-fiction.Réalité vs fiction Au regard de tous ces film, un constat évident s’établit quant à la nature très diverse des créatures assaillantes : on constate qu’elles n’existent pas en tant que telles. Il existe, ainsi, un sous-genre du film de forêt qui relève de ce que l’on appelle le survival animalier, lorsque les personnages sont attaqués par un animal, souvent de taille monstrueuse, comme dans Anaconda (film Américain de Luis Llosa, 1997) dans lequel on peut voir Jennifer Lopez traquée par un serpent géant dans la jungle sud-américaine… tordant. Ou encore, Grizzly Park dont la spécificité réside dans la présence de deux types d’assaillants distincts, un ours extrêmement féroce et un tueur en série que sa cavale a mené vers un même lieu. Certains de ces films sont clairement inspirés par l’univers des contes pour enfants. Ils nous rappellent à quel point la nature mystérieuse de la forêt comme unité de lieu fictionnelle peut donner lieu à d’innombrables manières de l’envisager. Ce que j’appelle le film de forêt n’en est qu’un aspect bien spécifique, dont les codes immuables le rendent souvent extrêmement sclérosant en terme de créativité, en dépit de sa dimension transgenérique, et de la nature immémoriale de son sujet.LEXIQUE : • Slasher (de l’anglais slasher movie) : Genre cinématographique, sous-genre du film d’horreur et du film d’exploitation mettant en scène les meurtres d’un tueur psychopathe qui élimine, un par un, les personnages de l’histoire. L’étymologie vient du verbe to slash qui signifie taillader. On considère que le premier slasher de l’histoire est Psycho, d’Alfred Hitchcock, sorti en 1960. Le cinéma d’auteur est parfois venu explorer le genre. Gus Van Sant, par exemple, nous livre, en 1999, une expérience très particulière en réalisant un remake, copie conforme plan par plan, de Psycho, le film d’Alfred Hitchcock (à l’exception notable du passage à la couleur). Pareillement, Quentin Tarantino réalise en 2007 Death Proof (la moitié du diptyque Grindhouse en collaboration avec Robert Rodriguez).• Survival : un sous- genre du cinéma d’horreur dans lequel le ou les personnages doivent survivre dans un environnement hostile et angoissant peuplé de créatures aux origines plus ou moins surnaturelles.• Rape and re-venge : sous-genre cinématographique communément affilié au cinéma d’horreur et au thriller. le scénario repose sur un ou plusieurs viols, suivi de la vengeance de la victime ou de ses proches. Le rape and revenge est apparu en même temps que le survival, et si ce sont deux genres distincts, ils se rapprochent et se rejoignent sur un certain nombre de films.• Midnight movie : expression qui désignait, dans les années 1970, les films à petit budget diffusés tard le soir par les chaînes de télévision locales aux États-Unis, en marge des productions hollywoodiennes. Ces films étranges, kitschs, provocants voire grotesques (en tout cas libres), défiaient les conventions de l’époque, tels les films de série B. • Teen movie (ou teenpic) : genre cinématographique représentant des adolescents dans leur environnement, et face à leurs problèmes.• Scream queen : actrice principale dans des films d’horreur. Le terme s’inspire des hurlements que poussent les victimes dans les films de ce genre, bien que les actrices désignées par ce terme ne jouent pas forcément des rôles de victime.• Vigilant movie : film dont le sujet principal est l’auto-justice, c’est à dire le fait de se substituer à la justice d’État. Ce genre s’apparente au rape and revenge.• Spoiler (du verbe to spoil, qui signifie gâcher, abîmer) : désigne un document ou un texte qui dévoile tout ou partie de l’intrigue d’une œuvre, ce qui peut gâcher en effet le plaisir du spectateur. n
Par Prince marcadet