Girls in the Hood
JULIEN DE SMEDT ARCHITECTURE
Architecte festif, Julien de Smedt développe depuis plus de dix ans une œuvre à la fois audacieuse et enjouée. Il met le curseur non pas sur la simple forme stylistique ou la prouesse technologique, mais plutôt sur sa capacité à susciter la rencontre, l’enthousiasme, dans une atmosphère libérée. Cette liberté existe déjà très en amont des projets, dès l’interprétation des programmes que JDS n’hésite pas à remodeler avec beaucoup d’ingéniosité. Dans The Mountain Dwellings à Copenhague, le programme est simple et même horriblement banal : un bâtiment de logement accompagné d’un bâtiment de parking font l’objet d’une habile recomposition : les unités de parking offrent l’occasion de construire un volume urbain, une « montagne », dont les unités d’habitation viendront habiller l’enveloppe en autant de terrasses, et couvrir le versant sud, au bénéfice d’une exposition à la lumière si précieuse dans les pays nordiques. Pari gagné.Architecture plébéienneLogistic City est un projet démesuré imaginé pour la ville de Shenzhen, cité nouvelle aux portes de Singapour. Son objectif, si peu dissimulé, est de positionner la ville dans la farouche compétition internationale de celle qui a la plus grosse tour. JDS répond par un truchement du programme : l’architecte compose une ville telle une enveloppe globale, où la notion d’espace public et social retrouve toute sa place.L’arène des Hommes La tour ronde, ajourée de toutes parts, au point de perturber le sens du dehors et du dedans, est centrée sur un vaste espace ouvert. Sous le soleil, cette structure figure une arène publique où les échanges humains s’entremêlent sans hiérarchie ni dirigisme. Pas d’ascenseur central venant gouverner la circulation, la tour offre en réalité un système logistique hybride combinant les différentes fonctions vitales d’une ville : habitation, travail, loisir, culture, commerce avec, pour clé de voûte, un espace public, la création d’une “ambiance” et même d’un climat.Plus ancien et d’échelle certes plus réduite, le projet de la Maritime Youth House à Copenhague avait déjà été l’occasion pour JDS de tordre les programme architecturaux traditionnels, couplant un club de voile et un espace jeunesse. Street city Le premier est augmenté de sa taille en surface, et devient le support du deuxième qui prend la forme d’une piste de jeux aux allures de rampe de skate-board. Ce faisant, JDS revendique clairement une appartenance à la street culture, interpellation que l’on retrouve aisément dans nombre de ses projets, comme dans les partis-pris graphiques de ses publications aux couleurs très spray paint. En réalité, JDS agit à la manière un scénographe urbain, où la rencontre humaine doit se révéler performance, tel le résulter d’une adhésion enthousiaste des acteurs et du public qui ne font plus qu’un. Lors d’une interview récente, il résumait son objectif d’architecte : « The Boy Meets Girl » vu comme principe fondamental de la société. L’architecte prend ici le rôle non pas simplement de bâtisseur de formes urbaines, mais plutôt d’activateur social sachant faire écho et trouver des solutions aux enjeux sociaux. Activisme socialC’est finalement une forme d’activisme social, venant non pas d’une vision politique érudite et intellectualisée, mais de pratiques culturelles populaires sachant parfaitement utiliser une esthétique créative et contemporaine pour susciter un buzz, un rassemblement, une adhésion affective. Ce mode de catalyse sociale ainsi libérée des segmentations et des blocages conventionnels est à son aise avec le concept de mixité sociale. Il est davantage ancré dans le fonctionnement des nouvelles générations, et doit être envisagé comme une solution innovante face à la complexité urbaine et, pourquoi pas, émerger dans les quartiers difficiles. Ce positionnement stratégique d’entreprise créative est assez proche de celui de gens comme Pedro Winter et son label de musique Ed Banger (edbangerrecords.com) qui fait l’objet d’un incroyable succès international (comme JDS). À moindre échelle, mais de manière peut-être plus neuve, notons dans cette filiation le travail d’Andrea Crews, artiste-designer de mode française, elle aussi très festive, et qui défend une pratique de fashion activism (andreacrews.com). Elle collabore avec les marques les plus pointues comme avec les structures sociales les plus démunies, pour y insuffler une liberté créative et démocratique. Son énergie rejoint celle de Karine Petit (voir nos articles pages précédentes)La mode et le design architectural stylisé deviennent ainsi des outils de reconquête, de tissage puis de cohésion sociale et urbaine, très rafraîchissants à l’heure où la communauté internationale académique, professionnelle ou politique butte sur la complexité de la mixité, et échoue à réinventer une vision égalitaire des enjeux urbains contemporains. À travers une esthétique à la fois populaire et engagée, ces créateurs donnent une nouvelle couleur à l’ambition pop. On pourrait même défendre un concept de pop activism, au sein duquel l’activisme politique et social s’esthétisent, s’hybrident sous l’égide de nouvelles bannières métisées qui créent la rencontre et le lien pour devenir fête.La question de la femme On peut aussi apercevoir en abyme, dans les problématiques soulevées par l’ensemble de ces protagonistes, une invitation à réfléchir à la contribution des femmes, dans la vie de quartier, comme dans la conception des projets, des modèles théoriques ou des stratégies de développement. D’autant plus que cette question est en voie d’instrumentalisation dans le débat actuel sur l’identité nationale. Que ce soit dans les quartiers dits sensibles où les femmes sont quasiment invisibles dans l’espace public, car souvent silencieusement contrôlées par les Grands Frères, ou lors du dernier colloque international sur les enjeux métropolitains (Centre Pompidou, octobre 2009) – où pas une seule femme n’était présente autour de la table –, il semble qu’il y a, de fait, un ahurissant oubli de la voix du Beau Sexe ! Men ! n