Jeu de coïncidences

Raphaële Bidault-Waddington : «Dans le cadre du Polygon, le projet de recherche artistique collaboratif que j’ai lancé à la galerie Apex à New York en janvier 2010, mais aussi dans le prolongement du projet Paris Galaxie, scénario alternatif et non-conventionnel pour le Grand Paris» que j’avais mis en ligne en 2008, j’ai invité Philippe Durance, chercheur en prospective des organisations, à une digression intellectuelle libre sur le thème de 
l’ «EntrepriseDémocratique».  Utopie ou Grand Soir de la révolution conceptuelle des organisations ?»en ce temps d’impératif de changement, alors que la nécessité de penser l’impensable se fait de plus en plus pressante, il nous faut essayer de nouvelles voies pour penser autrement, sortir des ornières du conformisme intellectuel qui nous entrave, donner à l’action des raisons d’espérer et croire à notre capacité collective d’aller vers un monde meilleur. L’art est au centre de ce renouveau. Avec le Polygone, Raphaële Bidault-Waddington nous donne, une fois de plus, un prétexte pour dessiner avec les mots des formes nouvelles, qui en inspireront peut être d’autres au gré du voyage toujours mystérieux des idées. Parmi ses projets, celui de l’entreprise démocratique correspond à une forte demande de réinvention autour d’enjeux, clairs mais complexes, de la place et du rôle d’une telle institution dans une société en transformation. Cependant le sens apporté par le choc des sens de ces deux concepts ouvre des perspectives intéressantes : s’agit-il de questionner la démocratie comme entreprise ? Ou de considérer l’entreprise dans une forme démocratique ? Tentons d’apporter ici quelques éléments de réponse, mais par des sentiers détournés, c’est-à-dire en prenant la liberté de la méthode.On dit que les idées neuves naissent souvent au hasard de rencontres fortuites, d’instants dérobés, de moments improbables, d’associations aussi fécondes qu’éphémères ou du jeu de coïncidences. Imaginons une mécanique paradoxale qui permette de provoquer ces coïncidences, un petit système de confrontation qui pourrait redonner un peu de sens à des mots qui en ont beaucoup perdu. L’idée est simple : croiser ces deux notions et leurs déclinaisons possibles en une sorte de matrice d’exploration systématique ; aller à la rencontre de croisements inopinés, impossibles à penser dans le cadre contraint, circonspect et tyrannique de l’académisme forcené ; expérimenter. Notre oulipo à nous.Un petit système
d’exploration conceptuelleLa méthode d’exploration comporte trois étapes. Dans un premier temps, il s’agit de décliner chacun des concepts à partir de leur résonance sémantique respective (cf. figure). La deuxième étape nécessite d’envisager des confrontations entre deux déclinaisons. La force de la combinatoire offre ici plus de quatre cents associations possibles. Aussi, la troisième étape consiste à faire le choix des confrontations et à les développer en envisageant les influences réciproques.Premiers essaisÀ titre d’essai, explorons l’étendue polysémique résultant d’une première confrontation : Associé /Peuple.Associé /Peuple. Au sein d’une démocratie, le peuple représente l’ensemble des individus en position d’élire ceux qui vont les gouverner. Cette définition a une conséquence majeure : pour pouvoir exercer ce droit, un peuple doit exister préalablement par lui-même. Pour Jean-Jacques Rousseau1, l’acte qui fait qu’un « Peuple est un Peuple », qui constitue « le vrai fondement de la société », est le contrat social. Ce pacte, par son antériorité au droit d’élire les dirigeants d’un État, légitime ce droit lui-même car, à défaut d’entente préalable et unanime entre les hommes, « où serait […] l’obligation pour le petit nombre de se soumettre au choix du grand ; et d’où cent qui veulent un maître ont-ils un droit de voter pour dix qui n’en veulent point ? ». Le contrat social répond à un problème majeur : comment faire pour que chaque individu engage ses capacités pour assurer la pérennité du genre humain plutôt que pour le conduire à sa disparition ? Autrement dit, comment conjuguer la liberté de chaque individu avec la nécessité pour l’ensemble des hommes, s’ils veulent « se conserver, […] de former une somme de forces qui puisse l’emporter […] de les mettre en jeu par un seul mobile et de les faire agir de concert » ? Le contrat social offre justement aux hommes « une forme d’association qui [défend] et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous [n’obéit] pourtant qu’à lui-même ». Ainsi, « à l’instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral et collectif composé d’autant de membres que l’assemblée à de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté ». Voilà. Selon Rousseau, le peuple est constitué d’associés, liés par un contrat, qui forment une personne publique capable d’exprimer sa volonté et d’agir. Être considéré comme membre de peuple, comme citoyen, comme « participant à l’autorité souveraine », nécessite donc d’adhérer au contrat social, qui entraîne la reconnaissance de la qualité d’associé, ainsi que des droits et des devoirs attachés.Cette discussion, établie sur la base d’une simple relation sémantique, bien que brève, soulève, c’est son mérite, beaucoup de questions. D’abord, celle du nombre. L’existence du contrat social légitime le fait qu’un petit nombre d’individus a l’obligation « de se soumettre au choix du grand », que le vote de la majorité l’emporte sur celui de la minorité. Mais, qu’en est-il lorsque, comme c’est bien souvent le cas de nos jours, le petit nombre impose son choix au grand2. Le choix reste-t-il pour autant légitime ? Plus important encore : qu’est-ce qui « fait société » aujourd’hui ? Quelle est l’actualité du « contrat social » à l’aube du XXIe siècle ? Pouvons-nous considérer qu’un tel pacte existe toujours alors que, sur de nombreux sujets et dans beaucoup de débats, l’intérêt particulier semble primer systématiquement sur l’intérêt collectif, autrement dit, l’intérêt d’un petit nombre sur celui du plus grand ? Ce contrat est-il toujours valable alors qu’une part grandissante de la population s’en trouve, volontairement (cas des abstentionnistes) ou non (cas des «étrangers»), exclue ? Enfin, l’homme est-il la seule partie prenante du contrat social ? Ne faut-il pas dorénavant y introduire la Nature et le rendre 
«naturel»3 ?Associé / Peuple.L’inversion de la relation sémantique nous permet de passer dans le champ de l’entreprise. S’il fallait une preuve de l’intrication de mondes que l’on pourrait croire bien séparés, en voici une, qui nous offre au demeurant une transition facile : en septembre 2010, France Télécom a proposé à ses cent mille salariés français, en réaction aux nombreux suicides qui ont eu lieu récemment, un « nouveau contrat social » : des décisions moins centralisées, une amélioration de la qualité de vie au travail, des fonctions « ressources humaines » plus proches des salariés, des pratiques managériales plus humaines, etc. Soit un retour à la dimension humaine des organisations, souvent oubliée dans les grandes entreprises, noyées dans la « procédure ». Poursuivons cette idée, d’une organisation dans laquelle l’homme serait véritablement au centre et, par conséquent, dont le collectif, constitué de membres liés contractuellement, représenterait l’autorité souveraine. Pourrait-on imaginer une entreprise dans laquelle chacun serait associé et participerait pleinement aux décisions ? Où chacun serait libre et égal ?Ce type d’entreprise existe. Il s’agit de la forme coopérative, c’est-à-dire l’association autonome de personnes volontairement réunies pour satisfaire leurs aspirations et leurs besoins communs au moyen d’une entreprise dont la propriété est collective et où le pouvoir est exercé démocratiquement. Elle est ouverte à tous ceux qui souhaitent en faire partie, et qui en acceptent les droits et les devoirs, notamment de prendre des responsabilités d’associé. Chacun participe activement à l’établissement des politiques et à la prise de décision. Chaque membre dispose d’un et d’un seul droit de vote. Les hommes et les femmes élus comme représentants des membres sont responsables devant eux. Tous les membres contribuent de manière équitable à l’activité. La coopérative fournit à tous ses membres l’éducation et la formation requises pour pouvoir contribuer effectivement.Même si de nombreuses coopératives, notamment dans le domaine bancaire, ont perdu leur âme à trop vouloir ressembler aux entreprises à forme classique et servir les intérêts d’un petit nombre au détriment de l’intérêt général, la plupart font vivre ce modèle quotidiennement. Ses détracteurs mettent en avant l’incapacité de ces organisations à atteindre une taille suffisante pour faire face à la concurrence internationale. Il s’agit d’un faux problème : il n’y a pas de taille critique pour connaître le succès, et c’est bien le succès qui conduit à se développer ; par ailleurs, tous ceux qui le connaissent n’acceptent pas forcément le joug d’une croissance sans raison.Associé/Peuple.Maintenant que nous avons exploré les deux sens de la relation, nous pouvons revenir au point de départ pour fermer une première fois la boucle et poser une ultime question : la prochaine étape de l’entreprise démocratique, celle à laquelle nous sommes associés en tant que citoyen, ne serait-elle pas le passage d’un modèle représentatif à un modèle, non pas simplement participatif, mais fondamentalement coopératif. Vers une démocratie coopérative ? OuvertureIl faut bien finir. Nous n’avons qu’esquissé ici à la fois une méthode et l’utilisation de cette méthode. Il reste beaucoup de combinaisons à explorer. Nous pourrions même y ajouter une règle supplémentaire : imposer dans le traitement d’une confrontation l’utilisation des autres mots de la liste initiale ; cette contrainte aurait pour avantage de forcer à établir des liens, parfois improbables, souvent paradoxaux ou contradictoires, et donc riches de nouveaux « mondes possibles ». Le jeu est ouvert. 
À vous de jouer ! ν
 
 
 
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