Jour noir, plage d'hiver
Philippe rahmPuisque son architecture est psychique et atmosphérique, Philippe Rahm nous fait visiter la saison hiver de ses projets, toujours à la limite de nos repères sensoriels, où une autrenuit voit peut-être le jour...travailler par dérèglement climatique, par désynchronisation, faire surgir et modifier la forme par décalage horaire ou saisonnier. Intégrer le thermopériodisme, la dormance ou la vernalisation dans les moyens de l’architecture. C’est l’attrait de ces voyages immobiles, celui des orangeries qui nous projettent en Espagne depuis Versailles, des serres qui nous plongent au cœur des Antilles en plein Paris, des jardins d’acclimatation où s’acclimatent des cèdres du Liban au bord de la Seine. Mais c’est surtout, plus prosaïquement, l’objet même de l’architecture, sa raison d’être fondamentale qui relève du glissement temporel : avoir plus chaud quand il fait trop froid, avoir du jour quand il fait nuit. Une lampe allumée la nuit dans une banale cuisine, un radiateur allumé dans un simple appartement en hiver. L’architecture est une forme de téléportation instantanée, dans l’espace, dans le temps, un glissement à travers les saisons : habiter l’été en hiver, vivre l’aube à minuit, voir les feuilles caduques sur un arbre en plein hiver. Expression même de la technique, l’architecture crée le jour durant la nuit, l’été durant l’hiver. L’architecture relève de la construction de temporalités, et les espaces qu’elle propose sont des lieux en jet-lag, des bouts d’été austral décalés dans l’hiver océanique, des lumières de fin d’après-midi d’été qui ont glissé au cœur de la nuit hivernal.Jour noir, 2005L’ambition de notre projet pour l’aménagement des rues Szopy et Kamienna est de mettre en place une nouvelle infrastructure urbaine, laquelle devient le lieu possible d’invention de nouveaux comportements sociaux. Notre projet se calque, mais en négatif, sur cette révolution à la fois technique et sociale que fut l’introduction de l’éclairage dans l’espace public au XIXe siècle. Si l’ambition fut autrefois celle, démiurgique, de créer le jour la nuit, de prolonger le jour et ses activités d’éveil dans l’obscurité du soir, nous cherchons ici à renverser ce phénomène. Nous voulons faire la nuit le jour, tirer la noirceur de la nuit et son sommeil dans la clarté des journées. L’introduction de l’éclairage public au XIXe siècle révolutionna la perception de la ville et engendra de nouvelles typologies urbaines comme celle du boulevard. C’est une ambition similaire qui est proposée ici, mais dans l’idée d’une perversion de la globalisation de la temporalité uniforme de la ville contemporaine. Le XIXe siècle et ses réverbères au gaz ont inventé l’idée du noctambulisme et ont transformé la forme de la ville, en y engendrant son utilisation la nuit, avec ses divertissements, ses flâneries sur les boulevards puis le travail nocturne. La conquête de l’espace de la nuit est aujourd’hui quasi achevée. Les émissions télévisuelles et radiophoniques fonctionnent sans interruption, Internet diffuse un temps mondialisé et permanent, les services fonctionnent 24 heures sur 24, les « nocturnes » commerciales se multiplient tout comme les « nuits blanches » culturelles. C’est peut-être au contraire, l’espace de la journée, mais selon d’autres modes d’occupation, qui nous importe, en y déployant de nouvelles temporalités. Notre projet est aujourd’hui une tentation, celle d’inventer le diambulisme, comme la conquête, en pleine journée, d’espace et de temps de nuit et de sommeil. Ce que nous cherchons est bien un bouleversement des comportements, la possibilité d’une nouvelle utilisation de l’espace urbain par la distorsion des cycles astronomiques et la libération des activités humaines des rythmes naturels. L’homme dormait la nuit. Le XIXe siècle a permis de rester éveiller la nuit, de s’y promener dans la rue, d’y travailler ou de s’y cultiver, de s’y divertir à la lumière des réverbères. Ce phénomène de colonisation de la nuit s’est poursuivi au XXe siècle et c’est aujourd’hui vers un jour continu auquel on tend, où l’ancienne alternance entre activité et repos, journée et nuit, est rompue. À cette domestication de la nuit urbaine et aux nouveaux comportements sociaux qu’elle a généré, s’est associée la production d’un nouveau dessin de l’espace public et de son mobilier dont le boulevard en fut l’une des premières manifestations. Réverbère, mise en lumière des monuments, néons, enseignes commerciales multicolores, écrans LED, construisent un paysage et une géographie nocturnes qui diffèrent de la forme diurne de la ville. Notre projet est celui de provoquer des activités nocturnes en pleine journée. Il se donne en cela de définir l’espace urbain du diambulisme, sa structure géométrique, son mobilier, ses définitions physiques et électromagnétiques. Dormir dans la rue l’après-midi, s’allonger sur un lit en pleine journée et en pleine rue, écouter le matin de la musique de nuit, faire la sieste sur une place, ressentir la froidure du ciel nocturne la journée, perdre le regard dans l’obscurité de la nuit.Pour créer la nuit pendant le jour, nous travaillons sur le rayonnement électromagnétique émis, comme la lampe extérieure traditionnelle. Si le réverbère urbain, comme un mini-soleil, émet un rayonnement électromagnétique visible et chaud de lumière comme celui émit par le soleil, notre lampe extérieure émet un rayonnement électromagnétique invisible et froid, comme celui émis par le ciel de nuit. Notre éclairage se compose d’un diffuseur concave prenant la forme d’une mini-voûte céleste nocturne, refroidie par l’écoulement d’eau glycolique à la température de 5°C. Le diffuseur est noir et absorbe la totalité du spectre lumineux. Notre corps, à 37°C, perdra de l’énergie, par rayonnement infrarouge, dans la direction de cette mini-voûte céleste nocturne et glaciale. Il se refroidira dans un phénomène d’équilibre thermodynamique. Un corps chaud perd toujours de la chaleur au bénéfice d’un corps froid. Nos lampes extérieures produiront ainsi durant le jour une lumière noire et froide comme le spectre électromagnétique de la voûte céleste nocturne. Elles fonctionneront seulement pendant le jour, plus fortement à midi, comme une inversion de la nuit et du jour. Elles sont alignées le long de la rue, selon une conception traditionnelle de l’éclairage public. Diurnisme, 2007L’introduction de l’éclairage public dans la ville au XIXème siècle a été à l’origine de la révolution sociale et politique la plus importante de la pratique urbaine et de la forme de la ville. L’ambition était démiurgique : faire le jour pendant la nuit. L’éclairage public a provoqué le surgissement de nouvelles typologies urbaines (le boulevard par exemple) mais a également été la cause de nouveaux comportements, celui du noctambulisme, où l’on commence à passer la soirée sur les boulevards, et à danser dans les bals. C’est une ambition du même ordre que nous voulons produire aujourd’hui mais renversée : créer la nuit pendant le jour. Notre projet est celui de réinventer la nuit dans le jour artificiel continu, de produire physiquement la nuit pendant le jour. C’est une réponse pervertie à la perversion du jour perpétuel créé par la modernité, Internet et la globalisation contemporaine. Après le « Noctambulisme » nous voudrions inventer le « Diurnisme », en utilisant une lumière intense de couleur jaune dont les longueurs d’onde, haut dessus de 570 nanomètres, sont perçues par le corps par le rythme hormonal de la mélatonine comme nuit véritable. La salle devient un paradoxe entre le visible et l’invisible : une nuit qui ressemble à un plein jour. Renversées dans leurs spectres sonores, des « Nocturnes pour piano » du compositeur irlandais John Field, l’inventeur de cette forme musicale en 1815 (trois ans après l’invention de l‘éclairage artificiel nocturne au gaz à Londres en 1812) sont diffusées dans l’espace sous forme de « Diurnes pour piano ».Split time café, 2007 « Split time Café » est un projet pour un café pour un nouveau centre commercial près de Graz en Autriche. Il se donne comme une division cellulaire, de ce qui, au départ, est unique, et qui, ici, se dédouble en deux temps parallèles, la nuit et le jour, mais présent en même temps. En réalité, « Split time Café » donne la possibilité d’habiter trois temporalités simultanément: l’une est naturelle, les deux autres sont artificielles, physiologiquement produites. Le mobilier est dessiné en conséquence, offrant ainsi une variété d’usage et d’atmosphère, à choisir librement. Le projet est ainsi une machine à traverser le temps, du jour à la nuit, du naturel à l’artificiel, et l’architecture est ici littéralement la construction de temporalités.- La première temporalité, prise dans une enveloppe de verre clair, est celle, en temps réelle, de la course solaire naturelle. Le mobilier est celui d’un café traditionnel, avec tables et chaises.- La seconde temporalité est construite avec une enveloppe en verre coloré jaune, bloquant les longueurs d’ondes de la lumière responsable de la baisse de la mélatonine dans le corps. Au plafond, des tubes fluorescents de couleurs jaunes sont allumés le soir. Elle reproduit donc une nuit physiologique véritable tout en étant lumineuse. Le mobilier est ici plus proche d’un lounge et se rapproche du sofa ou du lit.- La troisième temporalité est définie par une enveloppe de verre bleu, dont les longueur d’onde sont celle qui bloque la sécrétion de la mélatonine dans le corps. Les tubes fluorescents de cette salle émettent la nuit une couleur bleue. C’est donc un espace comme un jour perpétuel, que l’on interprète en bar, avec tables hautes, où l’on reste debout pour de courts séjours.Plage d’hiver, 2008En 1857, on pouvait lire dans les prospectus vantant l’établissement des bains du village de Saxon au cœur des montagnes alpines suisses, le descriptif suivant : « Il n’est pas de vallée en Suisse d’une étendue si grandiose. De Martigny à Sion, la végétation est luxuriante et le climat rappelle, en été, celui de la Provence, en hiver la tiède douceur du beau ciel de Nice. » Cette même année, l’Académie de Médecine de Paris avait clairement établi la présence d’iode dans les eaux provenant de la source de Saxon, cela une vingtaine d’année après qu’un médecin suisse, Maurice Claivaz ait découvert les propriété thérapeutiques des eaux de Saxon. Nous savons aujourd’hui, à partir des recherches de Russel au début du XIXe siècle, que l’iode est un oligo-élément indispensable à la fabrication des hormones thyroïdiennes. Son absence est à l’origine du goitre et de cette forme de crétinisme dite endémique, dont on commence à faire mention au milieu du XVIIIème siècle pour caractériser une forme de stupidité rencontrée chez certains habitants des Alpes. L’iode est absent des sols des pays alpins à cause des érosions diluviales qui ont eu lieu à la fin de la dernière période glaciaire de l’ère quaternaire et ont appauvri le sol. Les propriétés thérapeutiques de l’eau de Saxon contenant de l’iode se sont avérées donc tout à fait exactes pour lutter contre le goitre et le crétinisme sur une population en manque chronique d’iode. L’apport d’iode au corps se fait essentiellement à travers une alimentation d’origine marine, mais il peut être également inhalé (les embruns au bord de mer). L’iode est en effet contenu en forte quantité dans les eaux de mer, dans tous les produits issus de la mer comme les algues, le poisson ou les crustacés. Et c’est donc naturellement, au même moment, à la mer, durant la première moitié du XIXe siècle, à l’opposé des montagnes, que ces vertus pharmacologiques de l’eau de mer vinrent confirmer la pratique thérapeutique des bains de mer et participèrent à l’invention de la plage et au développement des pratiques balnéaires que l’on connaît jusqu’à aujourd’hui.Il est particulièrement troublant de noter cette sorte de synesthésie géographique que l’on peut percevoir dans la phrase citée en introduction ci-dessus tirée du prospectus vantant les établissements des bains de Saxon. Comme si la présence, à Saxon, dans l’eau des montagnes, d’un élément chimique propre à la mer comme l’iode pouvait transformer profondément d’abord le corps de ses habitants mais aussi la géographie elle-même métamorphosant le climat alpin et ses montagnes en un paysage méditerranéen, baignée de lumière et de douceur balnéaire. Est-ce la même synesthésie à laquelle fit recours le gouvernement suisse lorsqu’il décida, en 1922, d’ajouter au sel de cuisine vendu communément en Suisse 3 mg d’iode par kilogramme de sel pour lutter avec succès contre le goitre et le crétinisme ? Cette mesure, qui fut suivie par les Etats-Unis en 1925 et par d’autres pays coupés du contact avec la mer par la suite, prit, par un heureux hasard poétique, comme support, un produit de la mer elle-même, le sel, comme une « méditerranéisation » microscopique des paysages de montagnes, comme une « océanisation » alimentaire des habitants des Alpes. La mer, absente de Suisse, est ainsi réintroduite en miniature dans l’alimentation, participant ainsi à cette ubiquité caractéristique de la modernité où les saisons dérivent dans l’année jusqu’à se chevaucher dans une sorte de printemps perpétuel, où les nuits et les jours s’amalgament dans une luminosité blanche autant diurne que nocturne, où les distances se raccourcissent jusqu’à se superposer dans l’immédiateté de la globalisation. C’est finalement une synesthésie du même ordre que nous cherchons à produire au Life de Saint-Nazaire dans le projet d’une plage d’hiver : celle d’un hiver qui devient une forme dérivée de l’été, celle d’un lieu que l’on habite dans un même temps, à la fois estival et hivernal, dans une perception à la fois atmosphérique et physiologique. Une métamorphose qui est moins géographique que temporelle, celle d’une plage qui glisse en hiver, qui se contracte dans un certain rayonnement électromagnétique, dans un aérosol, comme une « estivalisation » de l’hiver nazairien. Ce que nous en retenons ne sont que quelques phénomènes, soleil et embruns, bronzage et iode : un certain rayonnement et son angle d’incidence, un aérosol et une certaine composition chimique, quelques phénomènes estivaux et balnéaires que l’on reforme en intérieur, en plein hiver. Notre projet se construit principalement sur deux éléments : - Un horizon d’ultravioletsC’est d’une part la mise en place d’un rayonnement solaire celui que l’on rencontre au bord de la mer, sur la plage en été, qui nous parvient du ciel mais qui se reflète également sur l’eau et qui nous arrive ainsi sur la plage comme doublé. C’est pour cette raison que l’on bronze plus rapidement sur la plage qu’en ville ou à la campagne où le rayonnement solaire touchant le sol est absorbé et non pas reflété comme c’est le cas à la mer ou à la montagne sur la neige. Ce que nous en reproduisons ici, c’est un paysage électromagnétique, un horizon d’ultraviolet, une certaine quantité d’UV-A présent sur la plage en été que nous percevons ici non plus dans le visible, mais de façon cutanée, par une transformation de la peau, par le bronzage, en plein hiver. C’est également cet angle d’incidence, qui se développe entre le sol, la ligne d’horizon et notre corps.- Des embruns iodésC’est ensuite un aérosol marin, une forme dérivée des embruns marins, un nuage d’iode produit en intérieur, que l’on perçoit par la respiration et qui développe ses formes réelles dans le corps lui-même. L’espace sera chaud, autour de 28°C, une température où les vêtements ne sont plus indispensables que l’on trouve en été à Saint-Nazaire. Un bar servira de l’eau minérale naturelle provenant de Saxon, un village des montagnes suisses. Notre plage d’hiver est autant un glissement temporel entre l’été et l’hiver, qu’un glissement d’échelle, du macroscopique d’un paysage balnéaire en extérieur, avec mer et soleil, au microscopique physiologique en intérieur, avec iode et ultraviolet. C’est une composition d’éléments dont la signification et l’usage restent ouvertes et interprétables librement par l’individu autant que par le collectif, comme l’ont pu l’être au cours des siècles les rivages, entre rejet et désir. La plage d’hiver se donne comme une nouvelle forme d’espace public intérieur aux atmosphères lumineuses, olfactives, thermiques, gustatives décalée, quelque part entre la piscine et le restaurant exotiqueSans dessus dessous, 2010La commande est celle de travailler dans un passage de la ville de Winterthur en Suisse. Le passage est un lieu décalé, qui historiquement appartient à ces constructions climatiques du 19ème siècle comme les serres, les palais de cristal, qui sont dans un champ ambiguë entre l’extérieur et l’intérieur, où certains paramètres climatique sont modifié, où il ne pleut pas quand il pleut dehors, où il fait jour quand il fait nuit, mais où il fait froid quand il fait froid dehors. Notre projet est celui d’accentuer ce décalage et cette ambiguïté, de proposer dans le passage un temps renversé, décalé, sans dessus dessous. Produire la nuit quand il fait jour, produire le jour quand il fait nuit, produire l’hiver quand c’est l’été, produire l’été quand c’est l’hiver. Pour cela, nous nous appuyons sur une gamme de couleurs lumineuses LED émises en alternance : jaune durant le jour et bleu durant la nuit contredisant physiologiquement les rythmes circadiens naturels de mélatonine, tout en restant très intense en luminosité, autant le jour que la nuit. ν