L'amour en piste

Travailler et vivre sous le même chapiteau, c’est toute une histoire... Rencontres.par Lilie Mazué   «Tu vas pas partir chez Gruss avec un clown ?» «Si», a répondu Pauline, ex-assistante juridique dans un cabinet de notaire. Bordelaise «prout-prout» de 26 ans, comme elle se plaît à le dire, elle a succombé aux charmes de Mathieu, clown professionnel pour le cirque Arlette Gruss. En couple depuis un an, Pauline est formelle, entre eux «ça a été un vrai coup de foudre». Entrer dans le cercle fermé et soudé du cirque n’est pas une mince affaire. Rares sont ceux qui y parviennent sans avoir de lien de parenté avec un dompteur, un clown, un jongleur ou autres directeurs. Il faut généralement faire ses preuves et gagner la confiance des membres de la troupe. Pauline, arrivée en court de saison, s’est rapidement acclimatée à l’équipe Gruss. «Copine de», elle avait un appui de taille pour convaincre. Et si, étant comptable, elle n’a pas hérité de la passion du cirque, elle confie, sourire en coin, qu’elle envisage d’investir la piste, notamment pour faire le clown aux côtés de Mathieu. Une reconversion rapide et soudaine, comme leur rencontre. Habillée pour ne pas craindre la gadoue ni le froid, Pauline nous reçoit dans une pièce annexe à son bureau, un Algéco posé sur la pelouse de Reuilly, le temps d’une pause cigarette. «J’étais allée voir le cirque Gruss, comme chaque année, avec mes collègues de travail. Lorsque j’ai vu Mathieu sur la piste j’ai dit à mon patron, ami de la famille Gruss, «J’aime trop ce clown, je veux le rencontrer»».  Un rendez-vous arrangé plus tard, la magie avait opéré... «Mon patron s’en mord encore les doigts !», plaisante-t-elle. Car deux semaines après leur rencontre, un poste de comptable se libère au cirque Gruss. Mathieu propose à Pauline d’y postuler. «Ne me dis pas ça, lui répond-elle, moi je viens !» Sans réfléchir, elle quitte famille, amis et emploi pour suivre son clown sur les routes de France. «Ma mère n’y croyait pas parce que je suis une grande chochotte !» Exit donc la vie confortable de célibataire et bienvenue dans le monde imprévisible du cirque. «J’ai gagné l’amour, tempère-t-elle, ça n’a pas de prix.» Le changement fut pourtant radical. «J’habitais seule dans un appartement cosy et maintenant je vis dans un bus avec parfois même les trois enfants de Mathieu ! C’est une vie de nomade, mais j’y ai pris goût, confie-t-elle. Je ne pourrais plus me lever chaque matin et voir le même paysage par la fenêtre.»Tout ceux qui font partie du cirque en témoignent, «une fois rentrés, 99% des gens y restent», explique Zdenek, jongleur au cirque Arlette Gruss. «Les rares qui essayent d’en sortir, reviennent généralement peu de temps après.»«On mange cirque, on dort cirque, on vit cirque !»L’euphorie des premiers mois passée, Pauline ne regrette pas son choix et ne voit déjà plus comment vivre autrement. «Certes, c’est dur d’être loin de tout le monde, mais j’ai Mathieu, et c’est le principal.» Son seul regret ? «Ne pas avoir de machine à laver le linge en état de marche ni de baignoire pour prendre des bains.»Employée administrative du cirque, elle n’a pas les mêmes horaires que Mathieu. Alors qu’ils vivent et travaillent ensemble, les occasions de se voir sont rares et se résument souvent à des entrevues en «coups de vent». Les deux amants ont donc établi un rituel nécessaire à leur équilibre: ils déjeunent ensemble tous les midis. «Malgré le fait que l’on travaille en décalé, moi la journée, lui plutôt le soir, on arrive à se croiser et même à s’octroyer des moments d’intimité, ne serait-ce que pour faire les courses ! C’est l’avantage et l’inconvénient du cirque, on y est en permanence, nos horaires sont flexibles mais en contre partie on doit toujours être disponible. On mange cirque, on dort cirque, on vit cirque !»A ce rythme effréné, les rencontres en dehors du contexte professionnel sont quasi inexistantes. Pauline n’a pas abandonné les sorties pour autant. Elle prend régulièrement des pots avec des filles de la troupe, notamment Nathalie, la femme de Zdenek, qui vit dans la caravane qui jouxte la sienne. A l’inverse de Pauline, ses voisins sont nés dans le cirque, une tradition qu’ils respectent depuis des générations. La trentaine, Nathalie et Zdenek correspondent à la vision «classique» du couple. Ils ont deux enfants en bas âge, dont un de quatre ans, scolarisé à l’école du cirque Gruss. Antipodiste (jongleuse avec les pieds), elle vit depuis dix ans avec son mari, jongleur professionnel, dans une caravane de «près de 40 m2» qui leur offre un grand confort. «L’avantage de notre métier, c’est qu’il nous ouvre tous les horizons», raconte Zdenek. Après une première rencontre sur la piste à respectivement 15 et 16 ans, ils tombent amoureux, quatre ans plus tard, en 1999. Au bout de douze mois, las des aller-retours entre leurs caravanes, ils finissent par emménager ensemble. Content de pouvoir gérer son temps libre sans être contraint à des horaires de bureau, Zdenek explique que son statut l’oblige sans cesse à se renouveler. «Quand l’envie nous en prend, on peut même changer de ville, voire de pays, ce qui pimente le couple !» Une opportunité que Nathalie et son époux exploitent au maximum.De par leur promiscuité et leurs vies entremêlées, le couple est fusionnel et ne supporte pas la séparation. «Même lorsqu’il part deux jours, je trouve que c’est une éternité», confie Nathalie alors que son mari acquiesce d’un signe de tête. «On partage toutes nos expériences, notamment professionnelles. Je suis atterré lorsque j’entends à la télévision un homme dire qu’il connaît «vaguement» le métier de son épouse ! Nathalie et moi partageons la même passion, les mêmes collègues, les mêmes problèmes, et passons tellement de temps ensemble que nous avons une complicité qui dépasse, et de loin, celle d’un couple ordinaire !» «On est tout le temps ensemble et nous sommes très famille, ajoute sa femme. Nous ne pourrions pas vivre autrement.» Ne changer de vie sous aucun prétexte, un refrain familier dans la grande famille du cirque. «La vie est belle!»Vivre et travailler ensemble, un tue l’amour ? «Non», affirme Zdenek. Notamment parce que les disputes sont très rares et qu’elles n’ont pas leur place sous le chapiteau, explique-t-il. «Le spectateur a payé, il ne doit pas sentir la moindre tension entre les membres de la troupe tout comme un acteur ne laisse pas transparaître une contrariété face caméra. Il faut rester professionnel», dit, de façon très pragmatique, le jongleur. D’un chapiteau à l’autre, les modes de vie se suivent et se ressemblent. Sur la même pelouse de Reuilly, dans le 12e arrondissement de Paris, est intallé le cirque Pinder. Gaby et Sacha y sont dompteurs. Si Sacha promet que les disputes sont essentiellement liées au travail, il conçède qu’il est «important que les mots de colère sortent. C’est mieux que de s’en prendre aux bêtes!» Encore vêtue de sa tenue de spectacle, Gaby insiste sur le fait que, pour accepter de telles conditions de vie, «le cirque doit être un choix personnel et non une obligation ou une lubie passagère. Lorsque c’est le cas, il n’y a alors aucune raison de ne pas apprécier ce rythme». «Nous vivons dans un village ambulant, nous avons nos repères, notre maison, nos amis... et ils sont mobiles avec et en même temps que nous. Au final, ce n’est pas très différent de la vie d’un couple classique qui sort dans son quartier, avec ses amis... Les seules fois où on sort du cirque, c’est pour aller au supermarché!», plaisante Sacha. «La vie est belle!», poursuit-il avant d’avouer qu’il repousse à l’infini, faute de temps, son rêve de visiter le parc naturel américain Yellowstone… Les congés étant une denrée rare, peu sont ceux qui partent véritablement en vacances. «Nos moments de répit sont souvent consacrés à la visite de la famille qui travaille dans d’autres cirques et que nous voyons peu pendant l’année», explique Zdenek, amusé, alors que Kim, son plus jeune fils d’un an et demi, expérimente les cabrioles sur ses genoux. La relève est déjà là.