Géométrie à l'angle de l'art...

l’utilisation de la figure géométrique du polygone par Raphaële Bidault-Waddington pour son projet artistique nous offre un prétexte rêvé pour revenir sur l’idée commune que le monde de l’art, représenté par l’imagination, et celui de la science, mû par la toute puissante raison, seraient inconciliables. S’il y a bien une discipline qui réussit la synthèse parfaite de ces deux formes de pensée, à la fois abstraite et concrète, c’est bien la géométrie, dont le polygone pourrait être un symbole achevé tant il s’applique à un nombre illimité de formes.Longtemps, on a considéré que l’imagination et la raison s’opposaient, comme si tout recours à la première entraînait la perte de la seconde. Il existe encore de nos jours des lieux où avoir trop d’imagination équivaut à perdre la raison. Dans son étude des mœurs de son siècle, La Bruyère écrivait : « Il ne faut pas qu’il y ait trop d’imagination dans nos conversations ni dans nos écrits ; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point […] à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement » (1). À la lecture de cette sentence, Voltaire lui-même en déduisait : « Il ne faut pas que l’imagination domine trop. Le bon sens et la droite raison sont préférables » (2).Lorsque l’on fait appel à la raison et à sa puissance, une figure emblématique se présente instantanément à l’esprit : celle de René Descartes, promu fondateur du cartésianisme, un mouvement de pensée pour lequel la raison serait l’autorité unique et souveraine de l’intelligence humaine. Cette affirmation a été colportée par quelques exégètes radicaux, qui n’y ont vu bien souvent qu’un argument propre à défendre leurs propres excès (3) ; ce serait une erreur de s’y arrêter (4).Pour Descartes, le monde comportait principalement deux sortes d’esprit : « ceux qui, se croyant plus habiles qu’ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées […] ; ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu’ils sont moins capables de distinguer le vrai d’avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres qu’en chercher eux-mêmes de meilleurs ». Il reprochera aux premiers de ne pas avoir pris « la liberté de douter des principes qu’ils ont reçu et de s’écarter du chemin commun ». Quant aux seconds, il avoue humblement qu’il aurait pu être un des leurs. Cependant, il se rend compte que même les plus doctes des hommes ont des opinions divergentes et décide alors d’établir sa propre méthode, car « la pluralité des voix n’est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malaisées à découvrir ; [parce qu’il] est bien plus vraisemblable qu’un homme seul les ait rencontrées que tout un peuple, je ne pouvais choisir la personne dont les opinions me semblassent devoir être préférées à celles des autres » (5). Cette méthode l’amène à réfléchir, dans chaque matière qu’il aborde, « sur ce qui la pouvait rendre suspecte et […] donner l’occasion de [se] méprendre » et à déraciner de son esprit « toutes les erreurs qui s’y étaient pu glisser auparavant ». Son approche est radicale : il rejette « comme absolument faux tout ce en quoi [il] peut imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point après cela quelque chose qui [soit] entièrement indubitable » (6).Dans sa quête de la vérité, Descartes souligne l’importance qu’il y a « d’augmenter ses lumières naturelles, non pour pouvoir résoudre telle difficulté d’école, mais pour que l’intelligence puisse montrer à la volonté le parti qu’elle doit prendre dans chaque situation de vie ». Il développe une philosophie de l’action dans laquelle l’intelligence en elle-même ne suffit pas. Bien qu’elle « seule est capable de concevoir la vérité », « elle doit […] s’aider de l’imagination, des sens et de la mémoire, afin de ne laisser sans emploi aucun de nos moyens » (7). L’imagination tient une place centrale dans la pensée cartésienne (8) : par sa puissance heuristique, elle donne à l’esprit une capacité de découverte inégalée. Descartes la convoque pour faire le lien, à travers les sens, avec les objets qui composent la réalité qui l’entoure. Il s’en servira particulièrement dans ses travaux de géométrie (9), jusqu’à affirmer qu’elle est « la partie de l’esprit qui aide le plus aux mathématiques » (10). Paradoxalement, l’imagination donne ainsi à la raison une capacité pratique, de raccord au réel, de représentation, qu’elle n’aurait pas sans elle. Pour le philosophe français, ce point est d’importance, car il ne suffit pas « d’avoir l’esprit bon, […] le principal est de bien l’appliquer » (11). Cette exigence fait de Descartes un savant qui considère l’utilité de la pensée comme un critère important : « il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles on en peut trouver une pratique » (12) ; il faut étudier les « sciences utiles […] pour les avantages qu’on en tire dans la vie » (13). Il n’est donc pas étonnant qu’il développe parallèlement une grande méfiance pour « l’hommes de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d’autre conséquence sinon que peut-être il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun, [parce qu’il] aura dû employer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblable » ; il préfère écouter celui qui est en rapport avec le monde réel, dont « les raisonnements [touchent] les affaires qui lui importent, et dont l’événement le doit punir bientôt après s’il a mal jugé » (14).Ce critère d’utilité servira un siècle plus tard aux Encyclopédistes pour dépasser l’opposition stérile entre les nobles arts libéraux et les vils arts mécaniques, et fonder une science des arts utiles, qui servent la société. Ils considéreront d’ailleurs l’un des principaux traités de Descartes, celui sur l’optique, comme « la plus grande et la plus belle application […] de la géométrie à la physique » (15) et comme un de ses principaux apports ; Descartes lui-même considérait ce travail comme le pur résultat de la mise en œuvre de sa méthode (16). Dans leur souci d’organiser les connaissances connues, ils structurent l’ensemble des disciplines autour de ce que sont pour eux les trois grandes modalités de perception sur lesquelles l’entendement peut compter : la mémoire, la raison et l’imagination. À la mémoire correspond l’histoire ; à la raison, la philosophie ; à l’imagination, la poésie, entendue comme la partie créative de la connaissance humaine, celle qui fait appel au « talent de créer » (17). En cette période actuelle de profonde interrogation sur le sens que l’homme doit donner au nouveau monde qui s’ouvre à lui, la légitimité de l’imagination ne peut plus être cantonnée uniquement à l’art ; une place à part entière doit lui être faite dans tous les domaines, qu’ils soient politiques, économiques ou sociaux. Et si l’art représente une sorte de perfection de la force imaginative, alors laissons les artistes envahir les quotidiens de la raison et nous montrer les voies possibles. Car, l’imagination représente la condition sine qua non d’une évolution, non plus vers le meilleur des mondes, mais vers un monde meilleur (18). Elle conduit à une modification fondamentale de la relation de l’homme au changement, car il ne s’agit plus de faire accepter le changement au plus grand nombre, mais de rendre le plus grand nombre acteur du changement. La plupart de nos modèles actuels génèrent plus de contradictions qu’ils n’apportent de solutions, et montrent ainsi qu’ils ont atteint leurs limites. Plutôt que la fin d’une époque, considérons donc qu’il s’agit pour nous du commencement d’une nouvelle, et formidable qui plus est, puisque tout est à réinventer et que chacun peut y participer.
 
 
 
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