L'un et le multiple
L'UN ET LE MULTIPLEPar Christophe Vix-GrasIllustrations : Cédric DiomèdeLe polygone dans la musique n'est pas un sujet ultra évident. Nous pourrons toujours trouver quelque artiste inconnu ayant fondé tout son travail sur « une figure géométrique plane », un objet ayant autant d'angle que de côté, mais cela va pas chercher tripette en matière musicale. Il y a bien Xenakis, architecte devenu musicien, qui s'est fait connaître par le stand Philips à l'Exposition Universelle de Bruxelles en 1958 en collaborant avec Le Corbusier. Sa musique était l'expression d'un projet architectural. Quant à la musicale polygonale, elle risque d'être fichtrement ennuyeuse pour tout être humain doté d'oreilles. Nous ne sommes pas à l'IRCAM et nous fuyons Boulez, surtout depuis qu'il met l'État et la Ville de Paris en quasi banqueroute avec la Symphonie de Paris *. Nous préférerons la musique populaire, dite pop, la musique qu'on peut chantonner sous la douche ou à vélo. Trois artistes illustrent cette posture d'artiste contemporain, usé autant par Romain Gary / Émile Ajar que par Marcel Duchamp / Rrose Selavy.DAMON ALBARNCe prétendant légitime au statut de « roi de la pop » égrène ses projets depuis 1989. Blur cartonne avec Girls and Boys en 1994 et offre déjà plusieurs facettes, tantôt indie dance, rock, pop, punk et expérimental. C'est avec Gorillaz en 1997 que la « polygonité » de notre homme se révèle au grand jour. Gorillaz fut suivi de Mali Music en 2001et de The Good, The Bad And The Queen en 2006, sans parler de la production d'albums pour des tiers (Amadou & Mariam en 2008). Damon Albarn tire des ficelles invisibles entre tous ses projets. Cela lui permet d'aller au bout de ses envies, de passer de la kora (instrument africain) au futurisme 3D, au hip hop de Gorillaz au punk rock de certains titres de Blur. Sa capacité à produire une musique narrative et illustrative pour des films ou pour un opéra inspiré d'un conte Chinois du XVIe siècle, Monkey, Journey To The West vous dégoûte à jamais de la chanson française actuelle. Damon Albarn est un artiste « total » au sens des années 70, quand Stockhausen et Vasarely concevaient des spectacles dont ils concevaient tous les aspects. Parfois, il nous perd quelque peu, mais on le retrouve souvent.RICHARD D. JAMESComme Uwe Schmidt / Senor Coconut, l'enfant prodige de la techno, coiffé au poteau par le rouleau compresseur Daft Punk, a cartonné un temps avec des noms de projets divers & variés : AFX, Polygon Window, Caustic Window, The Tuss. Richard D. James a failli exploser avec Window Licker en 1999. Le clip réalisé par Chris Cunningham le mettait en scène en sorte de Michaël Jackson des ténèbres à la limousine sans fin, comme dans un des meilleurs Tex Avery. L'utilisation de pseudos multiples a plutôt servi à l'artiste à créer un mythe, un personnage autiste à la recherche de son identité et capable du meilleur comme du pire. Richard James aime à perdre ses fans en confusion, ce qui n'est pas du tout le cas de Albarn, qui assume sa popularité sans tomber dans le people graveleux des Amy Whinehouse et consorts. Aphex Twin a malheureusement perdu ses fans à ce petit jeu aujourd'hui.ERLEND ØYELe jeune prodige norvégien, né en 1975 à Bergen, multiplie des projets fort différents : Kings of Convenience, The Whitest Boy Alive et lui en solo. Erlend passe de la folk pop intimiste à une pop électronique éthérée orientée dancefloor, en collaboration avec le génialissime Morgan Geist. Il maîtrise la composition et les arrangements à merveille, d'autant plus qu'il est servi par une voix exceptionnelle, voix qu'il a prodigué à d'autres artistes (Roÿksopp, Phonique, DJ Hell). Il passe plutôt pour un dandy surdoué très attentif à son parcours. Erlend Øye réussit autant comme DJ que chanteur folk que pop. À ce titre, il s'inscrit dans la même démarche que Damon Albarn, même s'il n'a pas encore développé une palette aussi impressionnante.Les changements de pseudo obéissent à des critères différents, Damon Albarn et Erlend Øye illustrent la faculté qu'a l'artiste musicien de changer de registre pour toucher des publics complémentaires et explorer de nouveaux répertoires. À l'heure de l'écroulement de l'économie de la musique enregistrée, l'artiste a besoin d'être sur scène pour vivre, (tout en évitant d'user) cela permet de ne pas user un filon jusqu'à la corde. Johnny Halliday serait à ce titre un artiste -2.0, absolument pas polymorphe et donc anti « polygonal », restreint dans ses possibilités d'expression et de variété de publics. Albarn et Øye peuvent se régénérer, changer de costume et espérer ne pas saturer ses fans. Nous, on adore, donc, comme disait Manu Dibango, on préfère écouter la musique.Christophe Vix-Gras* 1 : Pour cet épineux sujet de politique culturelle, reportez vous à mon blog : vixgras.com