La Mode fait son cirque

Par Olivier Vaccaro   McQueen qui arrivait chez Givenchy en 96, succédant à Galliano qui partait chez Dior, sonnèrent sans le savoir le glas d’une époque révolue : celle de la liberté… En cette fin des années 90, à Paris et à Londres, être créateur de mode encore indépendant revêtait le signe obscur d’un échec. Les jeunes talents, ceux qui insufflaient une énergie vitale dans un univers dominé par la couture française et italienne, faisaient la course aux sponsors ; être financé devenait aussi urgent que d’imiter les anciens, ceux qui réussirent à graver leurs noms sur de prestigieux hôtels parisiens, comme messieurs Saint Laurent, Dior, Ungaro, Mugler, Balenciaga, Cardin, de Givenchy, de mademoiselle Chanel ou de madame Lanvin, à leurs époques respectives… La rencontre entre certaines de ces vielles maisons poussiéreuses et des petits génies souvent venus d’outre-Manche allait se sceller. Le substrat essentiel, l’argent, devait se mettre à couler à flot, et l’on souhaitait plus que tout voir fleurir cette pépinière de talents, pour le seul plaisir d’aller voir leurs créations défiler. Effet DominoOn ne retracera pas ici l’Histoire de la mode ces dix dernières années. Ni le bal incessant des « directeurs artistiques » dans telle ou telle maison. On ne peut, évidemment, que citer les tragiques échecs de ces moments au goût fade de l’expression sans style : Tom Ford chez Saint Laurent, Vincent Darré chez Ungaro, Ivana Omazic chez Celine, ou Milan Vukmirovic chez Jil Sander… Mais force est de constater que ce cirque sur la place de la mode allait engendrer une pluie de dollars chez qui les employaient ; à grands coups de marketing et de publicités, d’ouvertures incessantes de points de vente sur des marchés jusqu’alors inconquis (pays émergents, pays de l’Est, provinces de pays industriels), les deux principaux groupes qui étaient en train de se créer provoquèrent un tsunami inattendu de robes, de sacs, et de chaussures : les groupes LVMH et PPR croissaient tels des Akira, exigeant des pourcentages d’augmentations trimestrielles à deux chiffres. Sinon, un autre bal macabre se jouait, celui des chaises musicales de leurs dirigeants sortis d’HEC ou de l’Insead, qui n’avaient hélas pas appris pendant leurs études à faire la différence entre le Coca-Cola et un sac Vuitton. Seule leur couleur commune comptait : l’argent. Pari perdantL’engouement produit par cette agrégation de maisons à deux seuls conglomérats montre aujourd’hui ses limites. Marques galvaudées, défilés ennuyeux, marchés surchargé… on ne peut se souvenir que de Saks Fifth Avenue, à New York, qui, le jour de l’ouverture de son immense étage réservé à la chaussure de luxe, bradait tout à -40%. Les Dior, Gucci, Prada et autres escarpins faisaient figure d’étals de poissons… La mode ne semblait plus alors faire recette qu’à moitié prix, ou en Asie, qui inonde de contrefaçons. Ainsi vulgarisé, la mode, ce fleuron de l’industrie de prestige est en train de sombrer, à l’image de Sartre qui subit sa Nausée, à l’image d’Ungaro qui emploie Lindsay Lohan. Et Y aura-t-il quelqu’un pour sauver Marc Jacobs ? Certainement lui-même, grâce à sa ligne Marc by Marc Jacobs où, sur les sacs en toile made in China, on peut lire son nom en grosses lettres imprimé trois fois au moins, des fois qu’on aurait pas vu qu’on porte « de la marque ». Abandonnée, la “mode”, dans ses méandres marketing tout américains…Remède UniqueHussein Chalayan, Alexander McQueen, Comme des Garçons, Hermès et Chanel, ont montré que rester indépendants se révélait gage d’exclusivisme. Ces marques, qui conservent un égoïsme certain de leur produit, continuent à séduire. Le style, pour eux, subsiste comme valeur de référence, celle pour qui le prix importe peu, celle pour qui l’image est à défendre, régénérer, et non à spéculer. Alexandre Vauthier, à Paris, a choisi de suivre le chemin de croix des créateurs, ceux qui se construisent sur leur talent. Sa collection couture hiver 09/10 symbolise l’équation réussie de notre contemporain et du futur : Une veste de renard blanc vertigineusement épaulée ouvre le défilé (photo 1 ((010))). Elle laisse le regard se poser sur les jambes nues de la femme. Puis, une robe de néoprène blanc juste sous le genou découvre un décolleté jusqu’à la taille ; inséparable, un boléro en fourrure sur les épaules de la femme (photo 2 ((030)))… Les découpes aux formes d’épaulières reviennent : dans ce même néoprène coupé au scalpel, des vestes courtes, des microrobes, des combinaisons ont été sculptées au corps. Il n’étouffe pas la femme, il la sublime en redéfinissant certaines frontières du haut du corps… Le drapé fait nouvellement son apparition ; de couleur mastic, magistralement maîtrisé : une jupe portefeuille, un pantalon décollé des hanches, et une minirobe sur laquelle il conquiert l’emmanchure. Du même drapé, une combinaison bustier serrée à la cheville ; une ceinture marque la taille de la femme. Une autre robe le laisse flotter sous un voile de manche. Il se marie ensuite au néoprène qui vient donner une allure à l’épaule et aux bras. Pour le final, une fine bruine de cristal glisse en cascade sur un fourreau dos nu à la découpe minimale (photo 3 ((467)))… Une collection luxueuse, sans concession, à la rigueur maîtrisée des coupes, fragile, tirée au cordeau, impeccablement dessinée, impressionniste.Une autre alternative est donc possible pour la jeune garde : ce retour au “style”.