Le Grand Barnum BUSH
MICHAEL PATTERSON-CARVER par JEAN-MARC AVRILLA
La relation de l’art à la politique est longue pour ne pas dire que ces deux activités hautement sociales sont consubstantielles l’une à l’autre. Leur Histoire propre semble pourtant les avoir éloignées l’une de l’autre tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle. En réalité l’Histoire ne peut plus être traitée selon une lecture événementielle mais, à l’instar des post-structuralistes, par l’analyse des conflits sous-jacents qui sous-tendent et structurent nos sociétés. À ce titre, l’art contemporain offre une lecture fouillée. Un Felix Gonzales-Torres a su éclairer la problématique des genres en occident – en particulier la défense des droits des homosexuels et des femmes –, en créant des situations où l’activisme se glissait dans notre environnement quotidien ; c’est justement ce même combat pour la défense du droit des minorités qui animent les actions des Guerilla Girls depuis 1985 ; et il faut citer David Hammons pour volontairement asseoir un paysage américain, et évoquer la relation du présent à l’Histoire, dans son cas au regard de la culture de la communauté afro-américaine dont il est issu. L’art contemporain traite de l’Histoire, mais sans doute pas de manière aussi illustrée que les planches évoquant les conquêtes coloniales de l’école primaire de jadis. Militantisme artistiqueIl semble bien que le grand Barnum de l’ère Bush a réussi à raviver contre lui une forme d’activisme artistique. Il est remarquable de lire dans la presse américaine la découverte à Portland (OR), au début de l’année 2007, d’un artiste jusqu’alors inconnu, Michael Patterson-Carver, par un autre artiste installé dans cette ville, Harrell Fletcher. Alors que ce dernier sortait d’une épicerie, il fut véritablement assommé par ce qu’il vit. Michael Patterson-Carver était posté au bord de la route présentant ses dessins comme des tracts ou des pancartes, affichant ainsi son activisme anti-bush. Depuis lors, les expositions de cet artiste cinquantenaire et autodidacte se multiplient. Il faut avouer que ses œuvres ont de quoi surprendre, mêmes les plus grands professionnels de l’art. Tout d’abord, par leurs sujets très explicitement traités : les manifestations pour la défense des droits civiques, les scènes de conflits relayés par la télévision et, enfin, peut-être les plus emblématiques, celles dessinant une véritable chronique féroce de la vie politique américaine sous l’ère Bush et, désormais, sous l’ère Obama. Ces œuvres se singularisent également par le traitement stylistique, puisqu’elles se présentent sous la forme de dessins naïfs aux couleurs aquarelles. On peut y admirer George W. Bush en Monsieur Loyal des primaires républicaines, chapeau texan-bonnet d’âne sur la tête, aux côtés de l’éléphant républicain, tout droit sorti d’un cirque et d’un personnage en déshabillé SM, ressemblant étrangement à l’ancien conseiller Karl Rove. Le champagne coule à flots sous les mouvements de trapézistes en petite culotte et caleçon avec, en fond, un stand consacré à la torture avec démonstrateurs en costume noir. On retrouve cette critique acide du gouvernement Bush dans une scène où l’ancien Président américain ouvre, comme un magicien ou un montreur de monstres, un placard portant le doux titre de « Bush Skeleton Closet », et d’où sortent un Henry Kissinger sur un fauteuil roulant et ganté de noir, un Saddam Hussein hitlérisé, et l’inévitable Oussama Ben Laden, alors que son service de sécurité recherche sous le tapis ou dans les vases le moindre danger. Effusion créatriceL’environnement du cirque est une procédure stylistique largement utilisée par l’artiste comme l’illustre le dessin page suivante représentant, en fond sur des gradins, les camps démocrates et républicains, spectateurs d’un concert autour d’une grande tablée où sont réunis les témoins de la commission d’enquête du Congrès sur les banques. Nul doute que ces « témoins » en costume noir et cravate rouge, fumant le cigare, buvant du champagne, dont les majordomes qui cirent les chaussures sont des banquiers. Comme dans chacun de ces dessins politiques, de multiples détails, mots ou noms sur des panneaux, objets posés sur la scène, nourrissent son contenu quasi journalistique, et en font un véritable récit politique, une chronique historicisée de l’histoire récente.Michael Patterson-Carver fut marqué, très jeune enfant, par la lutte pour les droits civiques. Adulte, il est devenu un activiste de ces droits, dont le combat passe aujourd’hui par son art. Les scènes sont ici différentes, dessinant des foules compactes et souriantes, dressant massivement des pancartes contre la guerre, pour la défense des droits des homosexuels ou des femmes, pour la défense des droits fondamentaux contre un fascisme rampant… La liste est longue. Nous ne sommes plus ici au centre de la piste, mais plutôt face à un flot humain ou à un mur dressé de ces activistes américains dont le sourire exprime leur espérance. Outsider artist Michael Patterson-Carver reste l’activiste qu’il a toujours été. Mais il a su donner forme à cette foi dans son travail. Nous pourrions penser être devant l’œuvre de ce que les critiques américains appellent un outsider artist, terme que nous pourrions traduire par artiste naïf. La forme naïve des dessins, l’utilisation de la couleur, la multitude des œuvres, sa vie comme son enfance passée dans une famille d’adoption, puis la découverte tardive de son travail sont autant d’éléments pouvant l’associer à ce mouvement, dont les personnalités les plus connus restent Henry Darger ou Martin Ramirez. Mais il n’y a pas, chez lui, de narration ni de forme d’écriture compulsive. Il semble beaucoup plus intéressant de le rapprocher d’un artiste qui fut très influent aux États-Unis, à l’œuvre très politique, Diego Rivera. S’ils sont éloignés dans le temps, la fortune de Rivera reste vive comme muraliste, et les compositions de la série des droits civiques répondent aux problématiques de la peinture murale à message politique. La force de Michael Patterson-Carver tient dans ce rapport étroit entre son œuvre et sa vie, qui fait de ses œuvres de véritables tracts, de véritables banderoles de manifestation. Au delà de la forme, il permet d’offrir un éclairage nouveau sur cette relation de l’art américain à la politique au sens le plus noble. nLe travail de Michael Patterson-Carver est présenté par la galerie Sorry We’re Closed, à Bruxelles et, pour la première fois en France, à la galerie Laurent Godin jusqu’au 6 février 2010. Sorry We’re Closed, Rue de la Régence, 65A 1000 Bruxelles.sorrywereclosed.comGalerie Laurent Godin, 5, rue du Grenier-Saint-Lazare,75003 Parislaurentgodin.com