Le Néo Cabaret d'hiver
Le cirque commence là où il y a désordre, confusion, et hystérie.Il y a quelque chose d’assez déroutant dans notre société occidentale, là où la culture détient une place centrale dans notre quotidien. D’une part, on se plaint et l’on se bat pour acquérir toutes les libertés. D’autre part, on craint toutes sortes de piratages, c’est-à-dire tout ou trop d’accès libre à la culture. La notion de gratuité s’est effectivement banalisée. Le don n’est plus reconnu comme tel, mais comme un dû.Dans une métropole telle que Paris, où la culture coule à flots, des livres, des cinémas, des bibliothèques, des cinémathèques, des librairies, des galeries, des concept-stores en tout genre, de la musique disponible sur tous les supports, on trouve tout. Impossible a priori de louper quelque chose. Et quand bien même on ne trouverait pas, on aurait toujours la solution de l’Internet. Deux petits tapotages sur le clavier, et livraison sous moins de 48h. Mais, cet accès et la gratuité et à l’excès laissent quelques doutes sur la consommation. Une société trop gâtée, qui ne s’amuse plus de rien et qui s’ennuie.Malgré tout, il y a des moments où l’on a envie de faire des choix artistiques. Un désir de casser les codes familiers et la notion même des lieux communs du spectacle. On rêve d’un gigantesque cirque d’hiver revisité par les tréfonds artistiques du désordre, et du chaos où surgirait la beauté de l’improvisation précieuse et désorganisée.On lui dédiera une vaste énergie. On choisira une salle de concert. On essayera de convaincre son programmateur. On lui proposera une soirée avec douze groupes qui joueront chacun leur tour entre 10 et 15 minutes. Entre les changements de plateau, deux maîtresses de cérémonie présenteront les artistes de manière excentrique. Ces artistes feront partie d’une compilation qu’on s’apprêtera à sortir, une compilation dont personne ne voudra parler. Incomprise. Les journalistes voudront un CD, mais ils l’attendront longtemps. Sur cette compilation, on aura vingt-trois artistes d’horizons différents, de sonorités différentes, faites de collaborations étranges et insolites. On ne parlera pas de la compilation dans Pitchfork, mais on parlera de certains des artistes ailleurs, bien plus tard. Notre programmateur sera convaincu par l’idée. Alors, on devra aussi convaincre les artistes, et ils accepteront de jouer pour rien, car ça les amusera, et c’est toujours mieux de jouer sur une vraie scène. On trouvera des partenaires intéressants et surprenants, car on ne voudra pas promouvoir des partenaires qui nous mettraient dans l’embarras à cause de leur démarche fallacieuse.La fin des mythesNotre talentueux graphiste, exilé à la campagne, nous fera un joli visuel sophistiqué qu’on balancera partout. On fera fabriquer des cartes de téléchargement, avec une pochette CD, qu’on glissera à l’intérieur. Ça ressemblera à un CD, mais ce sera du numérique. On s’amusera à commander des cartes faites avec des graines, ce qui permettra de la semer ensuite et d’en obtenir une plante. Alors, on imaginera que quelque part c’est là qu’est l’avenir de la musique :1– Ce sera écologique : pas besoin de CD (qu’on laisse habituellement pourrir dans une boîte des années). 2– Avec cette carte, on obtiendra une plante. L’idée nous amusera beaucoup. On fera peu de gaspillage. On pensera alors qu’on aura tout pour réussir notre soirée. Le prix sera de 14 euros, pour un show de quatre heures, avec douze groupes, et un bon dessert. Le prix d’un livre.Le jour de la soirée, on passera l’après-midi à organiser le cabaret, mettre tout en branle. À 19h30, on ouvrira les portes. Pas grand monde au portillon. Mais ils arriveront peu à peu, lentement. Les premiers groupes seront sur scène à 20h. Il y aura peu de public pour les premiers groupes, et ce sera un peu difficile pour eux. « Quand on loupe le début, on loupe tout, car c’est un show. C’est du cirque, mec ! »On nous dira qu’il y a du foot à la télé : France contre Irlande, match décisif, que le samedi on dîne entre amis, et que c’est un peu trop cher. Mais la soirée prendra réellement forme à partir de 21h30, et suivra son cours de manière de plus en plus funambulesque. Ils s’amuseront sur scène. Le public sera réceptif. Ils seront en train d’assister à un cabaret loufoque, voire futuriste. Il y aura un plantage d’ordinateur, des techniciens qui n’y comprendront rien, des filles grunges, un mec devant son ordinateur qui chante, de la trompette en playback, un karaoké aux textes intellos, une chorale insensée, des artistes charismatiques, des rabbins qui jouent de la techno, une Japonaise /kawaii/ en Andrea Crews, un batteur multifonction, des voix qui chantent faux, des filles seins nus ou totalement nues, des vêtements extravagants, des rires, de l’absurdité, du désordre, de la confusion…La soirée sera réussie avec toutes ces curiosités artistiques, et ces bizarreries sonores. Il faudrait qu’on puisse nous entendre faire tout ce cirque. nSoirée Let’s Kiss & Make Up, à la Maroquinerie, Paris, le 14 novembre 2009.http://letskissmakeup.blogspot.com