Les modes passent...

Entretien Gaël Mamine, propos recueillis par olivier Vaccaro Il n’a « pas du tout » de complexe face à ces deux noms, monstres sacrés. Sa personnalité calme, presque ineffable, existe par son travail, ses « projets de recherches liés à l’histoire du couturier français ; une véritable affaire d’enquête qui chemine inévitablement à travers les domaines contingents à la mode : celui des archives, du monde de l’édition, du théâtre et de la presse… » jusqu’à parfois traquer l’entourage de celui qui, du haut de ses 18 ans, en 1955, fut certainement le plus jeune assistant de Monsieur Dior. « Il s’agit chaque fois de produire un nouvel énoncé relatant la réalité du travail d’Yves à partir de problématiques différentes, puis le traduire en une exposition ou l’édition d’un recueil. C’est le même travail qu’un archéologue ; en ce moment, par exemple, nous travaillons sur sa ligne Rive Gauche. Saint Laurent, en précurseur du prêt-à-porter, a su définir un nouvel espace pour les vêtements, à son époque, en le concept de boutique, celui qui offrait la possibilité aux femmes, pignon sur rue, de s’approprier toute la silhouette du créateur grâce aux nombreux accessoires. » Pour une fondation dotée de tels moyens, – on ne rappellera pas le chiffre de 373 Ms d’euros récoltés lors de la “vente du siècle” en février dernier –, n’y aurait-il pas plutôt urgence à soutenir la jeune garde française, ou une maison comme Christian Lacroix qui traverse actuellement une période de difficultés ? « Je rappelle que Pierre Bergé est président de l’ANDAM­ (l’Association Nationale pour le Développement des Arts de la Mode) et de l’IFM (l’Institut Français de la Mode). C’est à ces titres-là que les fonds circulent, pour les étudiants. Quant à apporter un soutien logistique directement aux jeunes créateurs, l’atelier de monsieur Saint-Laurent est resté ouvert depuis 1999 ; les membres du studio de Stefano Pilati, ou autres étudiants, peuvent venir consulter des archives. Nous souhaitons léguer du mieux possible le style de la Maison : la traditionnelle saharienne, les smokings pour femmes, les formes des robes des premières collections… Toutes ces pièces peuvent inspirer des générations entières. » Cette épistémologie de la mode semble donc toute rodée pour continuer à inscrire le ­travail du couturier dans le patrimoine culturel français. Ou faut-il préférer le terme de patrimoine artistique ? « Je considère la mode comme un art seulement si la création est unique, telle une pièce de couture, par exemple. La captation du réel traduite dans les paramètres de références du ­couturier fait de l’art ; il faut en comprendre une conception toute romantique, ­évidemment. »Ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Dijon puis de Marseille, qui mieux que l’intéressé peut commenter ce sujet de discorde, un débat qui continue à alimenter le discours critique. De même que l’avancée de la marque Yves Saint-Laurent depuis la cession à Sanofi, en 1993 (sauf la haute couture) puis celle d’Elf Sanofi à Gucci (PPR), en 2000. Il répond : « Je pense que Nicolas Ghesquière chez Balenciaga  [où il travaillé au département Archives avant de prendre son poste actuel à la fondation, Ndlr] a bien mieux digéré l’esprit de sa Maison que Pilati chez Saint-Laurent. Ce bal défilé de directeur artistique à la tête des grands noms de la couture peut avoir son intérêt si le vocabulaire est maîtrisé. Je n’ai pas très bien compris l’utilisation des motifs issus des collections, lors du dernier défilé Saint Laurent, par exemple ;mais l’idée de travailler sur un motif est désuète quand elle ne rend pas compte du style, de la forme. »La mode telle que l’a vécue Saint-Laurent n’est-elle plus qu’un souvenir ? « La réalité de la mode est, aujourd’hui, chez H&M et Zara. C’est ce sont eux qui officient pour la production de masse des silhouettes qui défilent, et ça marche ! Les créateurs, dans la fonction qui leur est propre, imaginent des tenues qui se retrouvent immédiatement dans les vitrines de ces enseignes, et dans le monde entier. Les vestes en paillettes, les jean’s troués, les T-shirts crades des podiums se transposent inexorablement ; mal détournés, tels les ingrédients d’une mauvaise cuisine. » En ce sens, il semble que Gaël Mamine traduise de façon élégante un autre mal qui s’est emparé d’une industrie de la mode devenue consumériste, voire vulgaire (voir notre article page 36). Une façon élégante de traduire un autre mal qui s’est emparé d’une industrie de la mode devenue consumériste. Toujours est-il que les projets* qui foisonnent à la Fondation Bergé–Saint-Laurent façonnent chaque jour une autre vision : la continuation du “style”. n