Mythos, les Grecs ?

  sandrine sereur   mlle nobody   alice devidal   c’est dans l’ordre des choses. » Si l’on sortait cette phrase à un citoyen athénien, il vous regarderait avec des yeux ronds, et vou s prendrait sûrement pour un fou.  Entre eux et nous, le monothéisme. Qu’on soit athée n’y change rien : des millénaires de dieu unique ont inscrit en chacun de nous la notion d’ordre, qui imprègne notre manière de percevoir le monde. Consciemment ou pas, pour nous, les choses ont une place. La vie, un sens… même s’il est bien caché. On s’enflamme parfois pour savoir si telle manière d’agir ou de penser est bien, ou pas. Les Grecs, eux, pensaient littéralement « par-delà le bien et le mal ». Nous avons tous ouvert un jour un livre d’Histoire ; ils ne voyaient derrière eux que le néant. Nous avons des pays voisins sur lesquels prendre modèle. Ils se percevaient comme le premier et unique peuple civilisé, entouré d’un océan de barbarie. Nous échafaudons des réformes, voire des révoltes. Eux modelaient à tâtons, suspendus au-dessus du vide… Selon Freud, les pulsions sont violentes. L’imaginaire grec l’est tout autant. Pour tout comparse d’Hésiode ou de Homère, un semblant de calme ne s’obtenait que de haute lutte. Ce n’est pas pour rien si leur panthéon est truffé d’histoires de renversements, de trahisons et de mises à mort. Zeus et consorts – autrement dit, les Olympiens – sont la troisième génération de dieux. Pour accéder au pouvoir, ils ont dû envoyer au Tartare le roi des Titans, Chronos, qui n’était autre que leur père. Un père qu’Hérode et Hésiode surnomment « le dieu aux pensées fourbes », et qui avait lui-même renversé le sien, Ouranos… en l’émasculant.    Quand Homère et Hésiode ont pris leur burin pour écrire sur leurs tablettes, ce n’était pas pour divertir les foules. Les mythes ont permis à leurs concitoyens de se mesurer à ce qui les dépassait. En étant inscrits dans la pierre, ils les ont aussi pourvus en représentations collectives, clés du comprendre partagé. La bataille des Olympiens contre les Titans, le vol du feu de Promothée, c’est l’accouchement dans la douleur d’une idéologie commune, où rien n’est jamais acquis. Sauf que, pour que la communauté grecque puisse exister, il lui fallait bien trouver une constance sur laquelle reposer, cet « áeí » que Pierre Vidal-Naquet1 définit comme « la permanence de la cité par-delà les instances et les magistrats ». Le trouver, ou plutôt, l’élaborer… Cette quête consciente d’elle-même impliquait pour la cité, dans le temps même où elle se définissait, une interrogation sur ce qu’elle était et voulait, son domaine et ses limites. Et, comme tout équilibre réalisé dans la tâche de la définition sociale reposait de facto sur des tensions irréductibles, des tremblements irrépressibles, la conscience citoyenne grecque a tout naturellement évolué en conscience tragique.    Ce n’est pas pour rien si Eschyle, Sophocle et Euripide ont fini par succéder à Hésiode et Homère, comme Zeus à Chronos. Issu d’un univers patiemment différencié, l’animal politique auquel fait référence Aristote ne pouvait pas ignorer la précarité à la fois historique, géographique et psychologique de sa condition ; et la cité, lui apparaître autrement que comme un refuge bien précaire, parfois dérisoire, face à un cosmos entouré de chaos, une terre où logeait le Tartare, un monde où régnait au mieux la sauvagerie, au pire la barbarie. La tragédie a permis aux citoyens grecs d’explorer les limites de leur communauté, au moment même où elle advenait. Ce n’est pas pour rien si, au siècle de Périclès, tous les citoyens (les femmes ne l’étaient pas) étaient conviés aux Dyonisies : les transgressions de Médée, d’Œdipe ou d’Électre sont comme les précédents des tribunaux aujourd’hui, des jalons… À l’époque des grands Tragiques, aller au théâtre, c’était faire l’expérience du pas qui mène au collectif. Un saut au-dessus de l’abîme, avec risque conscient de chute. n     
 
 
 
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