Tour(s) de piste
karine Charpentier
De toutes les images ayant cristallisé les clichés du rock, celle de Marlon Brando en perfecto chevauchant une Triumph Thunderbird 6T dans le film The Wild One reste la plus forte, la plus indélébile, la plus primitive. Si les pionniers ont conquis l’Ouest à cheval, les blousons noirs ont envahi le monde à moto. Dès 1953, le rock, ça n’est donc que ça : un homme, sa moto et la route. Un jukebox dans une station service. Cela suffira à bâtir une mythologie qu’on célèbre encore aujourd’hui, à la manière d’un rituel désincarné. En 1972, il ne faut pas plus de 110 minutes au réalisateur Jérôme Laperrousaz pour faire voler en éclat un mythe qui se voulait éternel. Pour son premier long métrage, Laperrousaz a choisi de suivre le Continental Circus 1969, c’est à dire le championnat du monde de moto qui se déroulait, à l’époque, uniquement en Europe. Dès les première minutes du générique, le jeune réalisateur (il n’a que 21 ans quand il tourne) nous présente une série d’accidents de moto, et des portraits de coureurs crucifiés sur les circuits. S’ils tournent en rond, c’est aussi qu’il n’y a pas d’autres issues. Au bout de la route, il y a la mort, et rien d’autre. Mais la course est un rush unique qui vaut qu’on y risque sa vie : « Après la première course, ça y était, j’étais accro, déclare un des motards, la course c’est comme la drogue, il faut toujours continuer, dépenser de plus en plus d’argent… je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose, parfois je souhaite n’avoir jamais commencé. » Sisyphe et la motoDans cette existence violente, les motards ne sont pourtant pas égaux face à la faucheuse. Il y a, d’un coté, les privilégiés, les coureurs d’usine pris en charge par une marque de moto et, de l’autre, les pauvres, les coureurs privés qui doivent se débrouiller seuls pour suivre la compétition à leur frais sur des motos qu’on leur prête. Ils subsistent grâce aux primes qu’on leur octroie durant les courses. Leur vie est dure et la route qui les mènera peut-être à la gloire est un véritable calvaire. Giacomo Agostini est un coureur d’usine. Il est beau, il est riche, les femmes, les medias et les sponsors se l’arrachent. L’arrogance de son talent n’a d’égal que l’invincibilité de son bolide. Il gagne tout le temps (à la fin de sa carrière, il totalisa quinze titres mondiaux, ni plus ni moins, record à battre). Jack Findlay est un coureur privé, il n’a pas une gueule d’ange, il n’a pas un sous en poche, et vit dans une caravane avec sa compagne/infirmière/manageuse/protectrice Nanou qui tremble sur ses talons hauts à chaque fois qu’il enfourche les motos pourries qu’on veut bien lui prêter. Elle le retrouve souvent à l’hôpital, car en cette saison 69 Jack n’a pas eu beaucoup de chance, il s’est souvent crashé contre les glissières avant de finir la course. Faute d’argent, la mécanique claque. Mais peu importe, en véritable Sisyphe des circuits, Jack remonte toujours en selle. En claudiquant. Chaque fois un peu plus abîmé. Nanou bien plus tard : « Dangers et blessures, les courses étaient violentes, beaucoup de pilotes se tuaient. Nous vivions dans cette atmosphère de liberté et de plaisirs éphémères. J’ai parfois eu la sensation que le rêve de Jack serait de mourir en course... J’étais tellement impliquée dans sa vie que cette idée était probablement fausse. Cet homme avait un courage hors du commun, mais ce courage l’emmenait dans des situations de danger où il aurait encore plus besoin de l’exprimer. Une sorte de cercle vicieux. » Le Continental Circus est le chemin de croix de Jack Findlay. Il espère un jour y gagner sa place au paradis. C’est son destin, sa passion, il n’a pas le choix. En 1968 il est sacré vice champion derrière Agostini. Mais après avoir grimpé sur la seconde marche du podium, Findlay chute en 1969. Continental Circus raconte ceci : un homme qui tombe mais qui se relève toujours. L’opposition entre Agostini et Finlay a évidemment ici valeur de symbole. David contre Goliath. Tel est le cœur de ce documentaire poignant : suivre un pur qui ne renonce jamais, même s’il sait qu’il n’a aucune chance. Si Agostini incarne ici le winner flamboyant dans toute sa splendeur grinçante, Finlay dépasse la figure imposée de l’éternel perdant, de l’outsider, pour atteindre celle d’une résistance aveugle portée par la seule foi. Un Jésus bardé de cuir défiant l’empire en sillonnant les circuits d’Europe sur son cheval de fer. Bien loin des poses étudiées du rebel without a cause, le motard vu par Laperrousaz est un ange cabossé qui plane très haut, porté par une B.O. tripante confiée à Gong qui exprime a peu près un : « Je serai le plus rapide. J’arrive derrière toi. Ne me vois-tu pas, Agostini ? Je te rattraperai un jour ». Ainsi soit-il. n